A lire : Avis d’expulsion, de Matthew Desmond

Éditions Lux, 540 pages, 23 euros.

En 2008, la crise des subprimes jette des millions d’étatsunienEs hors de leurs logements. Le sociologue ­Matthew Desmond s’installe alors dans le parc de mobile-homes de Tobin à Milwaukee, dans l’État du Wisconsin. Il y reste plusieurs mois avant de déménager dans le ghetto noir de la ville, cette fois dans une chambre d’un foyer de locataires (rooming-house) géré d’une main experte par Sherrena et Quentin, entrepreneurs immobiliers parvenus loin de leur condition d’origine.


Répétez après moi : « C’est ma propriété ! » 
Écrit comme un roman de littérature moderne américaine, Avis ­d’expulsion ne reconstitue que des scènes dont l’auteur a pu être témoin. Il dresse à travers les portraits des locataires et des propriétaires un tableau du problème du logement chez les plus précaires aux États-Unis, plus fidèle que n’importe quel rapport parlementaire, ou même de syndicat de locataires, dont les luttes qui existaient dans les années 1930 semblent ici totalement absentes. Issu d’un travail de recherche, le livre est largement documenté, mais les chapitres s’enchaînent comme dans un polar. Car on oublierait parfois que la tension dramatique est en réalité le fait de l’instabilité insupportable de la vie de personnes bien réelles. Depuis 1970, le nombre de gens qui ont fait de la gestion immobilière leur activité principale a quadruplé. Les institutions qui vont avec également, pour garantir le business du mal-logement.
Comment traduire autrement que par le roman les rapports de dépendance mutuelle et d’intérêts opposés entre propriétaires et locataires, qui se règlent le plus souvent hors des tribunaux, des lois, de la police ? Toxicomanes, licenciés du jour au lendemain, mères célibataires, ados à l’abandon devenus adultes… Arleen, Scott, Lamar et les autres sont à la merci de marchands de sommeil qui, un jour, leur offrent les courses, et le lendemain les expulsent, non sans profiter de leur travail. Si l’auteur prend sur lui d’exposer la psychologie et les parcours complexes des propriétaires, c’est toujours la rentabilité de leurs parcs qui finit par primer. Perpétuellement insalubres, ces logements sont pourtant la première condition de l’espoir, et pour les locataires des taudis de Milwaukee, le refuge poreux à la brutalité de la société capitaliste.
Val Romero

 

 

 

Licence créative commons

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.