Librairie La Brèche : « Post-vérité, pourquoi il faut s’en réjouir »

Le 6 février était organisée, à la librairie La Brèche, une rencontre autour du dernier ouvrage de Manuel Cervera-Marzal, philosophe et sociologue engagé, Post-vérité, pourquoi il faut s’en réjouir, publié aux éditions du Bord de l’eau. Notre camarade Julien Salingue a discuté avec Manuel des thèses défendues dans le livre.

À rebours des discours dominants qui s’indignent de l’avènement d’une prétendue ère de la « post-vérité », qui serait caractérisée, selon ses détracteurs, par « la multiplication des contre-vérités outrancières professées par les dirigeants politiques et par l’indifférence des peuples à l’égard de la vérité », Manuel Cervera-Marzal affirme que « le mensonge fait partie de la panoplie des moyens légitimes du politique », et même, on y reviendra, que « le mensonge peut avoir, sous certaines conditions, des vertus émancipatrices »

La mythique ère de la vérité

« Post-vérité » ? À bien y réfléchir, ce concept, qui est apparu dans les années 1980, répandu dans les années 2000 et a connu une « explosion » au moment de l’élection de Donald Trump, grand défenseur des « faits alternatifs », semble postuler que nous étions « auparavant » dans l’ère de la… vérité. Vraiment ? Comme le rappelle Manuel Cervera-Marzal, il est pour le moins surprenant d’adopter un tel point de vue lorsque l’on se souvient des « promesses » du 20e siècle, de la « Der des ders » au « plein-emploi » en passant par le « diesel propre »… 

En réalité, la dénonciation de l’ère de la « post-vérité » est moins une insurrection contre « le mensonge » en soi que l’expression du désarroi de ceux qui s’estim(ai)ent détenteurs du monopole non seulement sur la vérité mais, au-delà, sur la parole autorisée dans l’espace public. Au banc des accusés, les réseaux sociaux qui, en permettant à tout un chacun de s’exprimer et à des informations de circuler sans le filtre des intellectuels, des journalistes et des « experts » consacrés, nous auraient plongé dans une ère de l’abrutissement généralisé, où toutes les « vérités », même les plus fantasques, se vaudraient, et dont la principale et désastreuse conséquence politique serait la montée des « populismes », incarnée notamment dans l’élection de Trump. 

« La démocratie, c’est quand on permet à n’importe qui de prendre la parole »

Sans vouloir « tordre le bâton » au risque de le rompre, Manuel Cervera-Marzal adopte un point de vue volontairement à contre-courant : « Internet et les réseaux sociaux ouvrent la parole à des personnes qui auparavant n’y avaient pas accès, ou y avaient plus difficilement accès. Cela permet à des personnes qui n’ont pas l’habitude de prendre la parole de la prendre. C’est la définition même de la démocratie. La démocratie, c’est quand on permet à n’importe qui de prendre la parole, quand le monopole de la parole échappe à ceux qui ont l’habitude de l’exercer sur les plateaux depuis leur porte-parolat. » Et de formuler une question essentielle : « Est-ce que parce qu’on donne la parole à n’importe qui, cela nous amène à raconter n’importe quoi ? Est-ce que cette démocratisation de la parole, il faut la regretter parce qu’elle ouvre la voie à des discours populistes, à des discours complotistes, à des discours conspirationnistes ? Je ne fais pas partie de ceux qui sont dans le regret, parce que, bien sûr, ça ouvre la voie à ces propos qu’on aimerait bien éviter, mais ça ouvre aussi à des expériences tout à fait inédites. » De l’encyclopédie Wikipedia aux plateformes collaboratives en passant par la campagne contre le TCE en 2005, rien n’indique en effet que les réseaux sociaux et, plus globalement, internet, seraient par nature des obstacles à la vie démocratique et à l’élévation ­collective du niveau de connaissances. 

Et au-delà, Manuel Cervera-Marzal assume, sans en faire un éloge, les vertus du mensonge en politique, qui peut avoir des vertus émancipatrices : « En démocratie, avoir la liberté de mentir, c’est avoir le pouvoir de transformer le réel. Les révolutionnaires français posent comme premier acte l’idée que les hommes et les femmes naissent égaux. C’est faux et les révolutionnaires le savaient pertinemment. Les hommes venaient au monde nobles ou serfs, hommes ou femmes, maîtres ou esclaves. On juge une action politique non pas selon son degré de véracité ou de mensonge, mais selon sa capacité à nous rendre libre ou à maintenir ou renforcer notre état de servitude. En travestissant les faits, les révolutionnaires participèrent à la transformation du monde, ils le rendirent plus juste, ils abolirent les privilèges. »

Des questions stimulantes, une discussion à poursuivre et approfondir. 

Correspondant 

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