Lettres d’un syndicaliste sous l’uniforme, 1915-1918

De Pierre Monatte. Édition établie par Julien Chuzeville, Éditions Smolny, 112 pages, 10 euros. 

« Tout s’était effondré sous mes pas. Bien compromises mes raisons de vivre. Stupéfaction devant l’explosion de chauvinisme au sein de la classe ouvrière. Plus encore devant le déraillement de tant de militants syndicalistes et anarchistes, de presque tous les socialistes. » Abattu devant ces défaillances narrées dans ses Souvenirs (1960), Pierre Monatte s’empressait néanmoins d’ajouter : « Il fallait se cramponner, tenir le coup, si pénible que ce fût. » 

À l’inverse de ceux qui rallient l’Union sacrée à l’été 1914, lui choisit de rester fidèle à l’internationalisme prolétarien. Le court ouvrage publié aux éditions Smolny expose le sens de classe d’un militant ouvrier issu de « l’élite du syndicalisme révolutionnaire »1 à travers ses lettres écrites durant la guerre2.

On y trouve sa lettre de démission du Comité confédéral de la CGT le 7 décembre 1914, affirmant que « les travailleurs conscients des nations belligérantes ne peuvent accepter dans cette guerre la moindre responsabilité ; elle pèse, entière, sur les épaules des dirigeants de leur pays. Et loin d’y découvrir des raisons de se rapprocher d’eux, ils ne peuvent qu’y retremper leur haine du capitalisme et des États. » Cette démission lui vaut d’être mobilisé dans les jours qui suivent et de mener « une existence de bête de cantonnement » où il « mange, boi[t] et dor[t] le plus animalement du monde. »3

« Il n’y a pas de besognes menues à négliger. »4

Cette condition n’arrête pas un combattant comme Monatte, qui demande inlassablement à obtenir des journaux pour suivre les évènements et se positionner. On comprend, dans ses lettres, la volonté de regrouper et de faire exister « notre petit monde particulier »5, ce monde, défait provisoirement par la faillite des organisations ouvrières, prêt à renaître de l’effort militant des « individualités disséminées »6 qui ne se sont pas reniées et s’opposent à la guerre. Ces lettres donnent envie d’être complétées par d’autres lectures. Elles sont un voyage dans des milieux oubliés de militants anarchistes, syndicalistes révolutionnaires, féministes, correcteurs, instituteurs, intellectuels, parfois socialistes, parfois tout à la fois, et en lien avec des militantEs allemands, suisses, ou russes dont Léon Trotski, un temps exilé en France. Un univers qui ne tardera pas après le renversement du tsar en février 1917 à soutenir ceux que Monatte appelle « nos gars de là-bas »7, c’est-à-dire les révolutionnaires russes. 

Kris Miclos

 

  • 1. Pour reprendre l’expression d’Ernest Labrousse impressionné par Monatte et son équipe s’occupant en 1922 de la rubrique « vie sociale » de l’Humanité, sans se mélanger avec « la rédaction petite bourgeoise des autres rubriques » et très certainement avec les anciens socialistes ayant soutenu la guerre.
  • 2. Jusqu’à présent, nous ne disposions que des lettres qu’il avait reçues.
  • 3. Lettre à Marcel Martinet, 23 juillet 1915.
  • 4. Lettre à Marcel Martinet, 11 février 1916.
  • 5. Lettre à Marcel Martinet, 12 février 1916.
  • 6. Lettre à Léo Monatte, 18 juillet 1915.
  • 7. Lettre à Marcel Martinet, 8 mai 1917.

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