Les tribulations du camarade Lepiaf

De Arthur Koestler, Éditions Calmann-Lévy, 2016, 21,50 euros. 

La république des gamins... Écrit en 1934, « les Tribulations du camarade Lepiaf » est certainement le moins connu des romans d’Arthur Koestler. Et pour cause : il est resté inédit.

Rédigé à l’occasion d’un concours organisé par une maison d’édition « pour la littérature des travailleurs », exilée en Suisse après l’accession des nazis au pouvoir, il met en scène des enfants allemands placés dans un foyer français, « l’Avenir ». Il en profite pour dessiner en creux la plupart des problématiques qui nourriront son œuvre, le Zéro et l’Infini, Croisade sans croix ou Les hommes ont soif : complexité des liens entre collectif et singulier, éthique des moyens et des fins, méfiance envers les appareils... « Aucun mouvement, aucun parti, aucune personne ne peut revendiquer le privilège de l’infaillibilité », écrira-t-il plus tard, à l’issue des longues réflexions qui le firent quitter un parti devenu le contraire de ce qu’il auto­proclamait… Mais à l’époque où il écrit ce livre, il est encore le camarade Koestler, un de ces militants intellectuels que certains qualifiaient d’« idiot utile ».

Et pourtant, la description de cette « utopie infantile » – dont le territoire est une maison-foyer regroupant des enfants, juifs pour la plupart et dont les parents sont en camp ou en exil, et des éducateurs issus du Parti – est bien l’illustration, à la fois fiction et réalité (Koestler a visité un de ces foyers pour les besoins d’un article), de ce que peut produire une éducation collective dont jeux et enjeux n’ont rien de candides puisqu’il s’agit de travailler à l’édification d’une nouvelle façon de vivre.

Autonomie

Ainsi, ils élisent leurs représentants, créent un journal mural, organisent des réunions et parfois des grèves lorsque les « Chaldéeins », nom qu’ils donnent aux éducateurs, font preuve d’autoritarisme… ou de laxisme. Car ici, tout comme chez les adultes, les équilibres entre les tenants d’une autonomie quasi-libertaire et ceux du centralisme démocratique restent fragiles, et sont soumis aux tensions provoquées par la rencontre de ces deux extrêmes que sont le « singulier » et le « collectif ».

D’Ullrich l’Opposition, fils d’intellectuel, écartelé entre mémoire de classe et vocation révolutionnaire, à Piete le Grand dont le père militant ouvrier vient d’être exécuté par les SA, en passant par Peter l’Invisible et sa sœur Thekla l’Oie rouge dont le seul crime des parents est d’être juifs ; du directeur Furonclet hésitant entre paternalisme et autoritarisme aux éducateurs Lampel et Moll, respectivement ouvrier et prof de socio, les personnages décrits, avec tout l’humour nécessaire à la distanciation, par Koestler sont unis par une idée qui, même lorsqu’elle prend différentes formes, reste fondamentale : l’édification, sinon universelle du moins locale, d’une république soviétique dans le vrai sens du terme, c’est-à-dire fondée sur l’autonomie de chacun, seule garante de la liberté de tous. Une conception bien libertaire pour un membre du Parti ! Et l’appareil stalinien le fera sentir à Koestler en condamnant son manuscrit comme « une expression des tendances bourgeoises, individualistes. » Il n’empêche… Les questions posées par ce livre restent d’autant plus ouvertes que notre époque prétend leur apporter une réponse dont le simplisme le dispute à la malveillance : le (ou les) repli(s), quels qu’ils soient !

Arnaud de Montjoye

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