Les femmes dans la révolution russe

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Culture
idées

De Jean-Jacques Marie. Seuil, 2017, 384 pages, 21 euros. 

Un livre à lire absolument. Jean-Jacques Marie réussit, en faisant appel à des archives très riches, à retracer le cheminement, étroitement mêlé, de la révolution et de la libération des femmes de la deuxième moitié du 19e siècle jusqu’à la fin des années 1920, principalement.

Avant même de nous faire vivre les soubresauts de cette histoire, il nous fait sentir le poids de l’oppression tsariste, notamment pour la population des campagnes et pour les paysannes en particulier. L’auteur retrace avec beaucoup d’empathie l’engagement de ces jeunes femmes cultivées et issues de l’aristocratie dans le mouvement populiste au 19e siècle. Plusieurs d’entre elles se radicalisent et participent directement aux attentats individuels contre les dignitaires du régime. Elles n’échapperont pas à la répression violente, condamnées à la prison ou la déportation. Dans ce chapitre et les suivants, Jean-Jacques Marie redonne un visage aux nombreuses femmes révolutionnaires qui, au fil des décennies, ont combattu courageusement et contesté le sort traditionnel qui leur était promis.

Un rôle déterminant, voire d’avant-garde

Progressivement, avec le début de l’industrialisation et l’impasse de la stratégie fondée sur la violence terroriste, les grèves et les manifestations – durement réprimées – prennent le relais. Les femmes y sont non seulement très présentes mais y jouent souvent un rôle « déterminant », voire d’avant-garde, comme le 23 février (8 mars) 1917. Le récit de cette journée est le seul vrai moment réjouissant de cet ouvrage. Jean-Jacques Marie nous raconte avec beaucoup d’humour comment des responsables socialistes sont débordés par des « bonnes femmes » qui sont censées ne rien comprendre à la révolution. Il cite ainsi les souvenirs d’un militant bolchevik très en colère face à la détermination des ouvrières grévistes du textile du quartier de Vyborg à Saint-Pétersbourg qui décident de manifester « contre la vie chère et le manque de pain » et viennent chercher le soutien des ouvriers métallurgistes de l’usine Ericsson, malgré les consignes du parti soucieux d’éviter la répression. Un militant menchevik, de son côté, qui travaille alors au ministère de l’Agriculture, rapporte lui aussi son scepticisme quand il entend la conversation de deux dactylos. L’une de ces « demoiselles petites bourgeoises » déclare sans se tromper : « Vous savez, à mon avis, c’est le commencement de la révolution »

Des décrets révolutionnaires

Après la chute du tsar et l’installation du gouvernement bolchevik, on assiste à une « avalanche » de décrets révolutionnaires, pour reprendre l’expression de l’auteur. Parmi tous ces décrets, certains concernent tout particulièrement la vie quotidienne des femmes et… des hommes, comme ceux qui instaurent l’état civil, le mariage civil, le droit de divorcer ou qui dépénalisent l’homosexualité. Alexandra Kollontaï, nommée commissaire à la Protection sociale, décrète, dès le 29 octobre 1917, une nouvelle réglementation du travail pour les femmes et les jeunes de moins de 16 ans. Le 20 juin 1918, un décret révolutionnaire instaure deux semaines de congés payés. Par ailleurs, le nouveau gouvernement « affirme sa volonté de créer un réseau de crèches et de jardins d’enfants », sous « la pression » d’Alexandra Kollontaï, d’Inessa Armand et de bien d’autres militantes. Dès le 28 décembre 1917, le commissariat à l’Assistance sociale crée également une section de la protection de la maternité et de la petite enfance avec des ramifications dans toute la société. Enfin, en 1920, un décret dépénalise l’avortement mais cela, non pas au nom du droit des femmes à contrôler leur fécondité, mais en raison des conditions économiques catastrophiques qui règnent dans le pays, comme le rappelle Alix Holt1. Dès 1918, la guerre civile contraint les militantEs les plus dévoués, et en particulier les hommes, à partir sur les différents fronts, et obligent les femmes à les remplacer en partie dans la production, dans le parti, les soviets ou les syndicats. 

Guerre civile

Tout cela pouvait bousculer les rapports sociaux entre femmes et hommes mais, comme nous le montre l’auteur, le décalage qui s’instaure entre les décrets et leur mise en application est énorme. La guerre civile s’accompagne de la désorganisation économique, de la misère, de la famine et des millions d’enfants se retrouvent à errer. Dans ces conditions, les institutions censées libérer les femmes de la servitude domestique, les crèches, les cantines communautaires, les foyers pour les enfants abandonnés ou orphelins, n’ont plus d’autre fonction que d’assurer le rationnement alimentaire, dans des lieux crasseux et délabrés. Par ailleurs une grande partie de la population masculine, y compris dans les rangs des militants bolcheviks, notamment dans les campagnes, va s’opposer de manière plus ou moins violente à l’engagement des femmes dans la vie politique et sociale. 

C’est là où le Jenotdiel (les sections destinées à l’agitation et à la propagande parmi les femmes, qui compte 3 millions de militantes à la fin des années 1920 selon Alix Holt), aurait pu avoir tout son rôle. L’auteur nous en décrit surtout la fin en 1930, dans le contexte de la liquidation des oppositions à Staline. On sort groggy de la lecture de ce livre. Mais c’est un des intérêts de l’ouvrage : nous dessiller les yeux2

Josette Trat

  • 1. Alix Holt, « Les bolcheviks et l’oppression des femmes », in Femmes et mouvement ouvrier, Annik Mahaim, Alix Holt, Jacqueline Heinen, La Brèche, 1979.
  • 2. En complément, on peut lire une sélection de textes d’Alexandra Kollontaï, choisis et présentés par Patricia Latour : La Révolution, le féminisme, l’amour et la liberté, Le Temps des cerises, 2017.

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