Les Âmes mortes

De Wang Bing. Film chinois de 8 h 16 en trois parties. Sorti le 24 octobre 2018. 

«La politique est un élément de la vie réelle, et si ce que vous visez est la vie réelle, alors, vous ne pouvez pas esquiver ce que la vie contient d’éléments de politique. » Telle est l’approche du réalisateur chinois Wang Bing, auteur de films documentaires fleuves sur les conditions de vie des plus exploitéEs et des persécutéEs en Chine. D’abord connu pour À l’ouest des rails, un film exigeant tourné dans la province du Shenyang au nord-est de la Chine, un des plus gros complexes industriels du pays. Neuf heures durant, Wang Bing faisait de sa caméra un témoin silencieux des conditions de travail, de la fermeture de l’usine, du licenciement et de la vie de chômage des ouvrierEs d’une fonderie de cuivre entre 1999 et 2001. Les images qui défilent patiemment soupèsent chaque gramme de la réalité : grande qualité de ce réalisateur contemporain.

Réprimer la révolte

Les Âmes mortes, son nouveau documentaire, relate l’histoire de victimes de la répression du régime de Mao. En 1957, ce dernier se trouve en difficulté aussi bien au sein du Parti communiste que face à un mécontentement grandissant de la population, et même à l’international avec la sortie du rapport Khrouchtchev. Pour endiguer de potentielles révoltes sociales, il lance une campagne accordant une certaine liberté d’expression. En quelques semaines, l’ouverture entraîne paradoxalement une vague de protestations : manifestations pour plus de liberté et de démocratie, dénonciations de cadres d’entreprises ou de fonctionnaires du parti... Sentant le vent de la révolte, le régime choisit la répression féroce. Elle s’abat surtout sur des fonctionnaires de différents grades, anciens du Guomindang (nationaliste) et sur l’intelligentsia universitaire ou culturelle. Sur les 500 000 à 1 300 000 déportéEs dans les camps dits de rectification et de rééducation, une proportion considérable se voit reprocher tout et n’importe quoi : une critique sincère, une attitude jugée subversive, une phrase, un détail. Il s’agit de remplir le strict quota de « 5 % de droitiers » préalablement défini. Wang Bing va à la rencontre des rescapéEs des camps de travail de Minshui et de Jiabiangou, dans le désert de Gobi, où plus de 3 200 personnes ont été déportées.   

Le récit des vivants

Au fil des interviews réalisées entre 2005 et 2017, Wang Bing érige un monument mémoriel, en hommage aux 2 700 anonymes mortEs de faim ou d’épuisement, et dont les ossements sont à ce jour éparpillés dans les camps ; prisonnierEs dans la vie et proscritEs jusque dans la mort. Le documentaire est davantage qu’un simple recueil de témoignages : il s’infiltre dans les interstices du récit des vivantEs, décalque sur l’écran la vie meurtrie de ceux que le maoïsme a jetéEs à la mort. Souvenirs de frères et sœurs d’infortune. Une belle façon de rendre leur dignité aux centaines de milliers d’anonymes que le temps et les bulldozers ont fini par terrasser. Les huit heures seize minutes du documentaire livré en trois parties s’avèrent courtes pour les ramener à la vie.

Myriam Rana

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