L’école des colonies

Didier Daeninckx ∞ Hoëbeke, 2015, 27,50 euros. Commander sur le site de La Brèche. 

Entamée avec Cannibale (sur l’Exposition de 1931) et Meurtres pour mémoire, Didier Daeninckx poursuit son étude du fait colonial dans ce superbe ouvrage construit autour de la correspondance fictive de cinq instituteurs en poste entre 1945 et 1955 en Algérie, à Madagascar, au Congo, au Vietnam et en Nouvelle-Calédonie, abondamment illustrée de documents d’époque – manuels scolaires, photos, cartes et planches pédagogiques qui tapissaient les murs des écoles d’Afrique subsaharienne, d’Asie, d’Océanie, des Antilles et du Maghreb (le ­deuxième empire colonial mondial, 11 millions de kilomètres carrés, 48 millions d’habitants). 

À rebours du mythe des bienfaits de la colonisation en matière scolaire, on découvre que le très peu d’élus « indigènes » à l’éducation (un taux de scolarisation moyen autour de 5 %), en plus d’être exclus des bureaux de vote, soumis à un impôt de capitation, au travail forcé, à des amendes, sont aussi privés de leur histoire et de leur langue, formatés pour devenir une main-d’œuvre docile et de la chair à canon et surtout pas des êtres pensants aptes à remettre en cause une représentation du monde où « chacun devait rester à sa place, dans sa classe et sa race » : « Le savoir transmis était celui de la stigmatisation, de l’infériorisation de ceux auxquels on s’adressait ». L’apprentissage de la langue est un élément clé de cette politique d’« assimilation » et de francisation des autochtones : « En entrant à l’école, on pénétrait en territoire linguistique français sous peine de punition ». En métropole comme dans les colonies, « on a du mal à imaginer la puissance et la multiplicité des canaux utilisés pour formater les esprits », présenter l’expansion coloniale comme une nécessité économique et humanitaire, les Savorgnan de Brazza et autres Lyautey comme des « pacificateurs », le statut inégalitaire de l’indigénat comme une évidence, cela malgré la devise républicaine... En témoignent le cinéma, la chanson, les objets du quotidien, le succès du Tour de France par deux enfants, manuel hiérarchisant « quatre races d’hommes », vendu entre 1877 et les années 1950 à huit millions d’exemplaires…

La carte des taux de scolarisation « indigène » laisse ainsi entrevoir une hiérarchie raciale qui place l’Asiatique au-dessus de l’Arabe et du Noir : la scolarisation est plus importante qu’ailleurs au Vietnam tandis que nombre d’écoles en Afrique subsaharienne sont en fait des lieux de production qui dérogent au code du travail, employant des enfants de 10-12 ans à des tâches de jardinage, maraîchage, irrigation... Entre 1830 et 1945, l’école française a formé parmi la population autochtone algérienne dix professeurs du secondaire, quarante médecins, trois ingénieurs… Dernier échelon de l’humanité, voire chaînon manquant entre l’homme et l’animal, Kanaks et Guyanais sont parmi ces « millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme » (Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme de 1955).

À la question de savoir ce qu’il reste de cette doctrine pédagogique coloniale, Daeninckx répond en souriant : « Nadine Morano ! », c’est-à-dire cette essentialisation et cette infériorisation des cultures autres dont l’auteur (né en 1949) a lui-même subi les stéréotypes sur les bancs de l’école. Il raconte ainsi avoir reçu pour son certificat d’études, en 1962, une encyclopédie présentant la Nouvelle-­Calédonie comme un territoire « habité autrefois par des sauvages et aujourd’hui civilisé ». L’absence réelle de déconstruction de ce discours malgré la décolonisation expliquant sans doute le retour en force de cet impensé dans le débat politique, Daeninckx rappelle utilement que l’« assimilation », terme historiquement daté, était conçue comme la troisième phase de la colonisation après la « conquête » et la « pacification ».

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