Le Propriétaire absent

De Takiji Kobayashi. Éditions Amsterdam, 216 pages, 12 euros.

Takiji Kobayashi, écrivain, est mort en 1933, à l’âge de 29 ans, dans un commissariat de Tokyo, torturé par la police politique. Son roman le plus connu est le Bateau-usine (voir l’Anticapitaliste n°3031). Dans le Propriétaire absent, Kobayashi rend compte de la vie d’un village de paysans dans la grande île du nord du Japon, Hokkaido. Hokkaido, c’est un peu le Far West japonais : à la fin du 19e siècle, le Japon modernise à marche forcée son économie et commence à s’ériger en impérialisme, il lui faut donc assurer son emprise sur ce territoire largement vide. Pour le peupler, des paysans y sont transplantés, attirés par la promesse d’attribution du terrain qu’ils auront défriché. En attendant, il faut vivre sur cette île au climat rude.

Désillusion paysanne

Au bout de quelques années, la désillusion est grande : les paysanEs endettés, grugés par l’administration en charge du défrichement et de la colonisation, deviennent les fermiers des grands propriétaires auxquelles les meilleures terres ont été attribuées à des prix dérisoires. Ils sont donc dans la main tant des propriétaires qui prélèvent leur fermage – que la récolte soit bonne ou mauvaise –, que des commerçants qui leur font crédit à des taux exorbitants, mais aussi de ceux qui leur achètent leur récolte à des prix fluctuants. Les terres du village de S., où se déroule l’action, appartiennent à un grand propriétaire impitoyable, Kishino. Kobayashi décrit aussi les différentes institutions (Ligue des jeunes volontaires, Société d’entraide, préparation militaire, attributions de diplômes aux bons éléments, etc.) créées pour embrigader les paysans, surtout les jeunes, et en faire de loyaux sujets de sa Majesté impériale, sans esprit de révolte. À la suite d’une mauvaise récolte et face à l’intransigeance de Kishino, le village va entrer en ébullition et, progressivement, engager une lutte difficile mais finalement victorieuse grâce à la détermination des hommes et des femmes et au soutien des ouvriers de la ville.

Transformation de la classe des propriétaires ruraux

En décrivant la visite annuelle au village de Kishino, Kobayashi rend évident le fossé qui le sépare, lui et sa famille, des paysanEs épuisés et déformés par le travail dans la boue des rizières. Mais, comme il s’en est expliqué, son propos n’est pas de montrer à quel point les paysanEs sont misérables mais les raisons de cette misère. Il a intitulé son livre le Propriétaire absent car il veut insister sur la transformation de la classe des propriétaires ruraux : alors que leurs prédécesseurs vivaient souvent au village ou à proximité, et donc plus ou moins en contact avec les paysanEs, Kobayashi caractérise ceux des années 1920 (notamment à Hokkaido) comme des « sirènes », dont le haut du corps est celui d’un propriétaire foncier et le bas celui d’un capitaliste qui possède des usines, des commerces, etc., et est un notable urbain. Une meilleure connaissance du communisme japonais serait nécessaire pour apprécier le lien éventuel entre cette analyse et les débats de l’époque sur l’articulation entre lutte antiféodale et combat pour le socialisme. 

Mais il ne faut pas s’y tromper : le Propriétaire absent n’est pas un pensum réaliste socialiste. Ses personnages sont des individus concrets de tous âges, hommes, femmes et enfants, pleins de contradictions et d’émotions, qui évoluent au fil du roman. Le personnage principal, Ken, passe très progressivement du statut officiel de « garçon modèle » à celui d’un des animateurs de la lutte. Avec le Propriétaire absent, Kobayashi a écrit un roman « à la manière d’un tissu rapiécé », divisé en seize courts chapitres eux-mêmes subdivisés en sous-parties et paragraphes. La technique d’écriture permet de rendre compte de cette diversité des personnes qui, à des degrés divers, vont rompre avec leur routine et se mobiliser pour survivre. 

Henri Wilno

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