Le monde des grands projets et ses ennemis

De Serge Quadruppani. Éditions La Découverte, 160 pages, 13 euros. Sortie le 16 mai. 

Un essai politique qui arrive fort à propos, à l’aube de ce mois de mai si prometteur. À l’heure de la tentative de démantèlement de la ZAD de Notre-Dame-des Landes et des jérémiades indignées des pourfendeurs du Black Bloc et des cortèges de tête, Serge Quadruppani nous invite à nous interroger sur l’expression nouvelle et hétéroclite de nos révoltes, et sur les nouvelles pratiques révolutionnaires. 

Vers une nouvelle critique des rapports d’exploitation

Loin des sociologues et politologues de salon, ainsi que des « journalistes » faiseurs d’opinion, Serge est avant tout un activiste « qui réfléchit » et nous fait réfléchir. Arpentant le pavé parisien depuis plusieurs décennies, avide de s’approprier et de nous faire partager les expériences des zadistes de NDDL ou du Val-de-Suse, il dessine ici les contours d’une nouvelle critique des rapports d’exploitation, que l’on a trop souvent tendance à limiter au monde de l’entreprise. Mais loin d’opposer ou de hiérarchiser luttes des salariéEs et luttes pour le contrôle et l’autogestion des zones à défendre, l’auteur s’attache à démontrer leur singularité et leur complémentarité et dessine un camp social, « Nous », qui s’affronte au capital et ses grands projets inutiles.

« Contre l’aéroport et son monde » proclamaient depuis plusieurs années les banderoles des zadistes de NDDL et autres lieux à défendre, et ce n’est pas un hasard si l’on a retrouvé dans les cortèges de tête du printemps 2016 semblables formulations : « Contre la loi "Travaille !" et son monde ». Mais de quel monde sommes-nous l’ennemi ? Et quel est ce « nous » dont je suis ?

Cortège de tête

Ce « nous », ce sont toutes celles et ceux qui, au fil des manifs « traîne-savates » n’en peuvent plus de voir leur recherche de conflictualité résumée à défiler, gentiment et tristement, derrière des banderoles, serrer quelques dizaines de paluches, taper la bise aux amiEs, boire trois mojitos, écouter trois fois Hexagone ou Antisocial, lors de défilés que relateront ironiquement, et en deux minutes, les JT du soir. Ce sont les fameux cortèges de tête, de plus en plus massifs, où se retrouvent pêle-mêle des équipes syndicales combatives, des retraitéEs, des jeunes qui s’attaquent aux symboles du capitalisme (McDo, banques, assurances, marchands de bagnoles…) et à la police. « Personne ne semble outré qu’on couvre les murs de slogans (le plus souvent drôles et créatifs), ni trouver qu’agences bancaires et immobilières fussent cibles illégitimes. Le fait que la majorité des participants au cortège de tête ne se joigne pas directement à l’action montre sans doute non pas tant qu’ils sont retenus par la peur mais que pour se mettre davantage en danger, ils ont besoin qu’apparaisse la possibilité de faire mieux que de casser du verre... » 

« Une mine mondiale de pratiques militantes »

Trop riche pour être résumé en quelques phrases, le livre de Serge Quadruppani fait le récit de la lutte des NoTav du Val-de-Suse, face à la ligne Lyon-­Turin, autre grand projet aussi inutile que la construction d’un aéroport à NDDL, puis il décline la multitude d’autres projets de par le monde qui, ces dernières années, ont mis en mouvement des centaines de milliers de personnes qui résistent à l’air du temps.

« Citoyennes ou radicales, ou les deux à la fois, toutes les batailles contre les grands projets n’ont pas donné naissance, loin s’en faut, à des réalités aussi fortes et enracinées que celle de Notre-Dame-des Landes ou du Val-de-Suse. Mais leur mise en réseau, avec l’échange d’expériences, d’analyses et d’émotions qu’elle suppose, est en train de créer une mine mondiale de pratiques militantes, de savoirs et de créativité ».

Des sujets cruciaux que les anti­capitalistes devraient s’approprier au plus vite.

Alain Pojolat

 

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