La valeur de l’information. Suivi de Combat pour une presse libre, d’Edwy Plenel

Don Quichotte éditions, 2018, 244 pages, 18 euros.

Ce recueil de textes en forme de bilan de dix années de Mediapart est tout à fait passionnant, malgré quelques redites et un certain désordre dans le matériel. Il contient à la fois des textes inédits de Plenel, et un document collectif, le Manifeste de Mediapart, datant de 2009.

Le fondateur de cette expérience unique explique les raisons qui l’ont conduit, avec ses collègues, à choisir un modèle inédit de journalisme : une information en ligne, sans publicité et sans subventions étatiques – le prix de l’indépendance. Tandis que la majorité des médias privés français sont aux mains des industriels du luxe et de la finance, Mediapart – aujourd’hui plus de 150 000 abonnéEs ! – a choisi une autre voie : une information sérieuse qui refuse de se soumettre aux pouvoirs économiques et politiques. 

Robin des Bois de l’information

Selon Edwy Plenel, cette expérience peut se réclamer de certains grands ancêtres. Parmi eux un journaliste allemand du 19e siècle, qui écrivait pour la presse américaine, et pour lequel « la presse libre c’est l’œil toujours ouvert de l’esprit du peuple » : un certain Karl Marx. Ou encore Albert Camus qui, lors de la fondation de Combat en 1944, insistait sur la nécessité de « garantir une indépendance réelle vis-à-vis du capital ». Ou, dans un autre registre, Jean Jaurès, qui affirmait, lors de la fondation de l’Humanité en 1904, que « la grande cause socialiste et prolétarienne n’a besoin ni du mensonge, ni du demi-mensonge.[…] Il n’y a que les classes décadentes qui ont peur de toute la vérité ». Hélas, regrette Plenel, dans les décennies suivantes ces deux journaux n’ont pas tenu les promesses de leurs fondateurs…

À force de jouer les Robin des Bois de l’information, Mediapart a fini par avoir à ses trousses quelques shérifs et nombre de mercenaires. Cela s’est traduit par de lourdes (et absurdes) pénalités fiscales (4,7 millions d’euros) et par une kyrielle d’insultes dont Plenel cite quelques perles : « Mediapart est un site qui utilise des méthodes fascistes. » (Xavier Bertrand, alors secrétaire général de l’UMP) ; « C’est une officine financée par des riches amis de François Hollande. » (François Fillon, alors Premier ministre) ; « Le PS condamne les calomnies sans fondement à l’encontre de Jérôme Cahuzac. » (communiqué officiel du PS) ; « Mediapart rompt avec la déontologie journalistique. » (Marine Le Pen) ; « La transparence est une maladie entretenue par les vautours comme Mediapart. » (Hubert Vedrine, ancien ministre socialiste)… Touchante (presque) unanimité entre extrême droite, droite et pseudo-gauche…

« Plenel et ses sbires »

Quand Mediapart a été lancée, en 2008, beaucoup s’interrogeaient sur la viabilité du projet : une information de qualité en ligne, non « gratuite » (c’est-à-dire non subventionnée par la publicité). Alain Minc s’est ainsi illustré, une fois de plus, par sa singulière capacité de prévision : « Le modèle choisi par Edwy Plenel est absurde. Rassurez-vous, le modèle économique choisi réglera assez vite le problème »… Apparemment, dix années plus tard, le « problème » n’est toujours pas « réglé », et Minc et ses amis risquent de ne pas être très « rassurés ».

Dans des annexes bien documentées, Plenel évoque quelques-unes des révélations apportées par Mediapart, suscitant encore une fois l’indignation des bien-pensants : l’affaire Bettencourt, véritable révélateur des impostures et mensonges des cliques oligarchiques ; l’affaire Cahuzac, autre épisode de mensonge « officiel » ; et l’affaire des affaires, le financement des campagnes de Sarkozy par son « ami » Kadhafi… 

En novembre 2017, l’engagement de Mediapart et d’Edwy Plenel contre l’islamophobie donnera lieu à une violente campagne de chasse aux sorcières, dont le sommet sera atteint par les sinistres déclarations liberticides d’un certain Manuel Valls, digne émule du sénateur américain Joe McCarthy, contre « Plenel et ses sbires » : « Je veux qu’ils rendent gorge, je veux qu’ils soient écartés du débat public ».

Dans sa réponse aux calomnies et aux menaces, De quoi Mediapart est-il le nom ? (novembre 2017), Edwy Plenel refuse la personnalisation et la paranoïa. Il faut comprendre, insiste-t-il, que dans cette affaire Mediapart n’est qu’un symptôme : celui d’une époque qui avance à tâtons entre impatiences démocratiques et tentations autoritaires.

Michael Löwy

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