La Trompette du jugement dernier

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Culture
idées

Bruno Bauer et Karl Marx, L’Échappée, 2016, 22 euros. 

Il s’agit, tout simplement, du premier livre auquel le jeune Marx a participé. Publié comme brochure anonyme en 1841, il porte comme titre la Trompette du jugement dernier. Contre Hegel l’athée et l’antichrist. Il s’agit d’un drôle de canular, rédigé essentiellement par Bruno Bauer, mais avec l’aide de Marx.

Sous prétexte de dénoncer au nom de la religion et de la morale la philosophie hégélienne, il s’agit d’une célébration du contenu subversif et radical des écrits du grand dialecticien. Certains journaux piétistes conservateurs sont tombés dans le panneau, en donnant leur bénédiction à cette œuvre d’un « frère dans la foi ». Mais les hégéliens de gauche – Max Stirner, Georg Jung, Mikhail Bakounine, Friedrich Engels – ont tout de suite compris qu’il s’agissait d’un brûlot visant à démontrer que l’œuvre de Hegel est animée par la haine de la religion, de l’ordre établi existant, de l’Église, des Saintes Écritures... et même de l’usage du latin. Finalement, la censure s’est réveillée et le livre fut interdit !

Bien entendu, on peut trouver que l’argumentation du canular est un peu outrancière : peut-on vraiment faire de Hegel, le chantre de l’État prussien, un révolutionnaire qui « se dressa non seulement contre l’État mais aussi contre tout ce qui est positif et tout ce qui existe » ? Peut-on considérer que sa philosophie était « la Révolution même », « en guerre contre l’ordre existant » ? Mais là n’est pas la question : le livre est révélateur de l’état d’esprit dans lequel les jeunes hégéliens de gauche lisaient et interprétaient leur maître.

La plupart des chercheurs, à partir de Riazanov, considéraient que Bruno Bauer était le principal, sinon le seul auteur de ce tract. Mais une lettre de Georg Jung, adressée à Arnold Ruge en décembre 1841, désigne Bauer et Marx comme les auteurs. Dans une annexe de 200 pages, Nicolas Dessaux montre, par une étude très détaillée du texte, qu’on peut considérer Karl Marx comme l’auteur probable d’un tiers de l’ouvrage. Il se fonde pour cette démonstration sur des références aux auteurs préférés de Marx (Goethe, Shakespeare) et à certains thèmes marxiens : les droits coutumiers des pauvres, la vieille taupe, le fétichisme. On peut ne pas partager tel ou tel argument, mais l’hypothèse d’une participation substantielle de Marx au livre/canular semble plausible.

Plus discutable me semble la conclusion de cette intéressante annexe, où Dessaux arrive à la conclusion surprenante que, de 1841 (La Trompette du jugement dernier) jusqu’à 1873 (la préface à la deuxième édition du Capital), il y aurait chez Marx « une constante dans l’interprétation » de Hegel : ce qu’il a toujours voulu, c’est simplement « clarifier, rendre visible ce que Hegel a voulu dire ». C’est passer outre, un peu trop vite, sur les profondes ruptures dans la réception de Hegel par Marx...

En tout cas, notre connaissance de Marx sort enrichie de cette lecture, qui nous montre un jeune philosophe qui s’amuse royalement en jetant un canular insolent au visage de la pensée bienséante...

Michael Löwy