La Russie sous Poutine

De Jean-Jacques Marie, Payot, 2016, 22,50 euros. Commander à la Librairie La Brèche

Historien, militant du mouvement trotskiste, auteur, entre autres, de biographies de Lénine et Trotski, Jean-Jacques Marie offre un tableau de la Russie poutinienne, « aux pays des faux-semblants », une description précise, dénonciatrice et accusatrice.

Dans cet exercice d’histoire immédiate d’une grande clarté, il décrit l’état de la société et du pouvoir politique que le retour au capitalisme a engendré pour garantir à la fois le pouvoir de l’oligarchie et celui de la bureaucratie, la fusion de l’État bureaucratique avec l’oligarchie financière.

Loin des poncifs idéologiques, Jean-Jacques Marie explique le régime par l’histoire qui a fabriqué, à partir d’un ancien agent du KGB plutôt effacé, nommé par Eltsine d’abord chef du FSB (Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie), puis Premier ministre et, en 1999, son successeur. Ce « président à la triste figure » s’est d’abord forgé son pouvoir et son image de chef dans la sinistre et macabre guerre en Tchétchénie. Puis il consolidera son pouvoir en arbitrant les luttes entre clans d’oligarques, posant au patriote défenseur de l’intérêt général, alors qu’en fait toute sa politique est dans la continuité de la « thérapie de choc » qui a démantelé l’économie étatique, une économie privatisée et bradée pour satisfaire les appétits de la nouvelle bourgeoisie.

Mais cette propriété privée est instable : fruit du pillage, elle ne repose sur aucune base sociale, pas plus que l’État et le régime de Poutine. Celui-ci impose son pouvoir autocratique en arbitrant les conflits au sein de l’État et entre l’État et les oligarques, profitant de l’indifférence de l’immense majorité de la population, sans organisation et occupée à la lutte pour vivre ou survivre. Le patriotisme et l’apologie du passé grand-russe, y compris sous Staline, son accord avec l’Église orthodoxe et l’impuissance de l’opposition dite démocratique – en fait libérale – entièrement dépendante de l’État donc de lui, sont les seules assises du pouvoir.

Le mythe de la puissance retrouvée

Jean-Jacques Marie démonte le mythe propagé par la propagande occidentale d’une Russie impérialiste à la puissance retrouvée aussi bien à travers son économie que grâce à sa diplomatie agressive, son armée en action en Ukraine et en Syrie, et ses piliers, comme l’Église orthodoxe, les oligarques et le complexe militaro-industriel. Cette image d’Épinal de la grandeur russe qui sert à justifier l’offensive de l’Otan masque la réalité d’un pays ruiné par la politique de ses classes dirigeantes.

L’État est une énorme machine maffieuse et répressive, l’Église en est l’instrument grotesque de pression morale. Les syndicats sont aux ordres du régime, alors que le vrai syndicalisme indépendant est pourchassé. L’économie est complètement désorganisée soumise aux besoins financiers des oligarques nourris par la rente pétrolière au mépris de tout investissement socialement utile. La corruption est partout, les inégalités ne cessent de s’accentuer. Patriotisme policier et racisme étouffent la population.

La chute des prix du pétrole accélère le discrédit du régime. Jusqu’où l’autocratie pourra-t-elle tenir, nul ne sait, mais à travers l’accentuation de la crise sociale mûrissent les facteurs d’une profonde crise politique.

Yvan Lemaître

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