« La plus belle avenue du monde », de Ludivine Bantigny

C’était il y a un peu plus d’un an. Une éternité, diront certainEs, en cette période de confinement. Le 16 mars 2019, les Champs-Élysées s’embrasaient à l’occasion de l’acte 18 des Gilets jaunes. Symbole parmi les symboles, le restaurant de luxe le Fouquet’s, établissement pour très riches dans lequel Nicolas Sarkozy avait célébré sa victoire lors de l’élection présidentielle en 2007, était lui aussi la proie des flammes. Le Fouquet’s fut alors, en outre, investi par des manifestantEs qui, dans une ambiance bon enfant, voire rigolarde, dérobèrent des couverts, des tabourets et d’autres « souvenirs ». Dans les heures et les jours qui suivirent, le ballet des éditorialistes et des responsables politiques s’insurgeant contre cet acte intolérable à leurs yeux, et de toute évidence beaucoup plus grave qu’un éborgnement à coup de LBD, soulignait à quel point le mouvement des Gilets jaunes continuait de jouer un rôle de puissant révélateur des conflits, matériels et symboliques, entre classes. 

Comment ne pas penser, en effet, à la célèbre formule de Jaurès devant la Chambre, en 1906 ? « Le propre de l’action ouvrière, dans ce conflit, lorsqu’elle s’exagère, lorsqu’elle s’exaspère, c’est de procéder, en effet, par la brutalité visible et saisissable des actes. Ah ! Le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclat de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers ; ils décident que les ouvriers qui continueront la lutte seront exclus, seront chassés, seront désignés par des marques imperceptibles, mais connues des autres patrons, à l’universelle vindicte patronale. »

« Ce qui se joue là dépasse de loin les vitres brisées »

Les événements du 16 mars sur les Champs-Élysées sont le point de départ du livre de Ludivine Bantigny : « Selon le chef de l’État, c’est la république qui est prise pour cible. De toute évidence, ce qui se joue là dépasse de loin les vitres brisées, les tables renversées et les fourchettes emportées. » C’est le moins que l’on puisse dire. L’événement et les réactions qu’il a suscitées en disent en effet très long, et le fait qu’il se soit déroulé sur les Champs-Élysées n’y est pas pour rien. C’est ce que entend expliquer Ludivine Bantigny dans son ouvrage, au cours duquel on découvre à quel point la « plus belle avenue du monde » cristallise, dans son histoire et au quotidien, la lutte des classes. 

« Les Champs-Élysées sont un concentré de démesure et de richesses, un “beau quartier”, où se trament bien des conflits, comme une métaphore du monde tel qu’il est et tel qu’il est disputé, attaqué, refusé. Ils permettent de saisir comment se construisent des mondes séparés par la distinction et l’exploitation, mais aussi la violence et ses effets de dévoilement. Par leur irruption sur les Champs-Élysées, les gilets jaunes ont mis bas les masques et montré cet univers tell qu’il est : féroce sous ses dehors charmants et brutal sous ses oripeaux. Les Champs-Élysées racontent, en condensé, une histoire des rapports sociaux. » Une histoire que l’auteure, archives et témoignages à l’appui, nous relate. 

 

Violence des riches

Car cette avenue, théâtre de l’arrivée du Tour de France, du défilé du 14 juillet ou de celui de l’équipe de France victorieuse de la coupe du monde de football, n’est pas seulement celle où le loyer moyen annuel du mètre carré se monte à 14 470 euros. Elle a une longue et passionnante histoire, sociale et politique, sur laquelle Ludivine Bantigny revient dans les premiers chapitres du livre, et était déjà, bien avant l’insurrection des Gilets jaunes, un lieu exprimant avec force les inégalités sociales, les mécanismes de domination, les contradictions de classe. 

Éboueurs et femmes de chambres payées une misère en témoignent : la violence des riches s’exprime, au quotidien, de manière feutrée. Mais de cette violence-là, politiciens et médiacrates aux ordres ne parlent pas, tant elle leur semble faire partie du cours « normal » des choses, et tant elle est invisibilisée par un discours dominant qui nie une évidence que la critique sociale n’a pourtant eu de cesse de démontrer : la richesse des uns ne va pas sans la pauvreté et l’exploitation des autres. 

On ne le découvre certes pas dans le livre de Ludivine Bantigny, mais son enquête donne un tout autre éclairage, en la situant dans une histoire politique et sociale, à l’irruption des Gilets jaunes sur la « plus belle avenue du monde » : « Exprimer en ces lieux de tous les pouvoirs la détresse des fins de mois difficiles, le désarroi de la précarité, l’étreinte violente de la pauvreté était un défi, un moyen unique, une chambre d’écho à ces luttes pour l’égalité. » À suivre…

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