La nature est un champ de bataille

De Razmig Keucheyan. Éditions la Découverte/Poche, 234 pages, 10,50 euros. Commander à la Librarie La Brèche.

Les éditions la Découverte ont eu l’excellente idée de rééditer, en version poche, l’ouvrage de Razmig Keucheyan, initialement paru en 2014. Un livre dont le titre annonce la couleur : il s’agit bien, en effet, de considérer la nature comme un « champ de bataille », à rebours d’un certain consensus qui voudrait que pour « sauver la planète », l’humanité devrait « dépasser ses divisions », comme si les questions écologiques pouvaient faire l’impasse sur les oppositions, voire les contradictions, entre les diverses forces sociales. 

« Racisme environnemental »

« [La nature] est déjà à l’heure actuelle, et sera de plus en plus à l’avenir, à mesure que la crise écologique s’approfondira, le théâtre d’affrontements entre des acteurs aux intérêts divergents : mouvements sociaux, États, armées, marchés financiers, assureurs, organisations internationales. » Des « intérêts divergents » que l’auteur met clairement en évidence, avec notamment un premier chapitre consacré au « racisme environnemental », dans lequel on mesure à quel point l’idée selon laquelle « l’humanité subit uniformément les conséquences de la crise écologique » est un mythe. Les inégalités environnementales ne sont pas « naturelles », elles sont socialement et politiquement construites, et le racisme, dans sa version « intérieure » ou dans sa version coloniale-impériale, est un facteur certes pas unique, mais déterminant, dans la production de ces inégalités. À travers de nombreux exemples, de l’ouragan Katrina aux luttes contre l’installation de décharges toxiques, l’auteur démontre ainsi que la variable raciale est omniprésente (en lien avec les variables de classe et de genre) dans les catastrophes – et les combats – écologiques.

« Financiarisation de la nature »

Les deux autres chapitres du livre sont consacrés aux « moyens que le capitalisme met en oeuvre pour amortir ou gérer les conflits qui résultent des inégalités écologiques, en particulier lorsqu’ils s’intensifient du fait de la crise environnementale ». Deux chapitres particulièrement informés, respectivement consacrés à la « financiarisation de la nature » et à la « militarisation de l’écologie ». Une financiarisation qui repose notamment sur un système assurantiel particulièrement pervers (et rentable pour certains), qui permet de spéculer sur les risques climatiques, au moyen de produits dérivés, d’obligations, etc., mais aussi d’intégrer au marché « global » les coûts liés aux catastrophes climatiques. 

Le chapitre consacré à la militarisation est quant à lui, à bien des égards, inquiétant, tant il démontre à quel point les armées et leurs états-majors ont intégré les problématiques liées à la crise écologique et se pensent comme des… solutions : « Du fait le l’accroissement des inégalités qu’elle suscite, la crise écologique induit des conflits armés d’un type nouveau. Elle suscite des évolutions dans les modalités de la violence collective, qui inaugurent une ère nouvelle dans l’histoire de la guerre ».

Un ouvrage stimulant, clairvoyant, qui attire l’attention d’une façon originale sur la catastrophe en cours, et fournit des outils pour tenter de la conjurer.

Julien Salingue

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