À la ligne

Roman de Joseph Ponthus, Éditions la Table ronde, 266 pages, 18 euros.

Éducateur spécialisé au chômage, ancien étudiant révolté, Joseph Ponthus se définit lui-même comme « petit anarchiste de godille ». Il précise que ce n'est pas pour « préparer la révolution » qu'il travaille dans les usines agro­alimentaires bretonnes, et ses réflexions sur la vie d’un travailleur intérimaire alimentent un livre en vers libres ; une sorte de poème en prose dépourvu de perspectives politiques. La puissance et l’originalité de l’objet tiennent au fait que l’auteur ne se situe pas en extériorité des univers usiniers décrits : « Je préfère que tu saches mon quotidien plutôt que tu sois dans l’imagination de la douleur ».

« Les onglets ont débarqué »

La description dénonciatrice de l’usine est violente. Outre le sang des bêtes qui se répand et les carapaces de crustacés qui s’enfilent dans les doigts, les collectifs de travail, qui se constituent en permanence, sont éclatés et divisés. Par les statuts mais aussi le sexisme. Les intérimaires asservis à des changements de postes, des bouleversements d’horaires fréquents détruisant les formes de solidarité et de vies collectives. 

L’agence d’intérim appelle pendant la sieste pour annoncer des changements d’horaires pour le soir même. Risquer de rater l’appel, c’est s’exposer à ne pas être repris. Entrer à l’usine c’est avoir sur soi, son « carnet », « petit format », où les compétences sont évaluées avec des couleurs. Dans la poche, tous les jours, il ne sert à rien d’autre qu’à humilier et tous les chefs peuvent le demander. Choisir de travailler le samedi pour 50 balles de plus, s’effrayer de devenir un lanceur d’alerte face à un scandale sanitaire, sont symptomatiques de la soumission à l’ordre patronal de l’auteur qui s’envisageait comme un rebelle. 

« C’est tellement speed que je n’ai pas le temps de chanter » 

Au niveau productif, la diversité des outils et des tâches est saisissante. L’individu est submergé dans un espace qui le dépasse. L’ouvrage réussit à donner chair aux chaînes. Lieux de la souffrance comme de la vengeance. Les blessures incurables sont présentes ; pas le misérabilisme. L’activité physique permanente libère l’auteur de crises d’angoisses et autres traitements médicamenteux. Et puis pouvoir dérober crabes, homards et langoustes au patron n’est pas l’aspect le moins stimulant de ces industries. Le chant y existe. C’est son absence qui déroge à la norme. À la fierté des salariéEs d’être debout, le récit s’enrichit des rires et des sourires. 

Kris Miclos

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