La catastrophe contagieuse vue par Hollywood

Le film Contagion, sorti en 2011 et réalisé par Steven Soderbergh, connait depuis janvier 2020 une inédite seconde vie à la faveur mais surtout à la hauteur de la pandémie de Covid-19.

Doté à l’époque d’un modeste budget de production s’élevant à 60M$, respectivement classé 44e, 83e et 59e aux box office américain, français et mondial l’année de sa sortie, moins coûteux et surtout beaucoup moins « successful » que la fameuse trilogie Ocean’s, n’ayant déclenché aucune dithyrambe critique, tant du côté des professionnels que des spectateurs de touts types, cinéphiles ou non, fans ou pas de Soderbergh, ce film était voué à ne plus faire parler de lui et ne pas marquer la filmographie déjà conséquente et variée de son réalisateur.

Une seconde vie

Mais voilà, le virus vint et les chiffres impressionnent. D’autant, redisons-le, que le film est ici redécouvert. Que ce soit en DVD, en Bluray, mais plus encore en VOD, en streaming et en téléchargement illégal, d’abord en regard confortable du début de la pandémie en Chine, puis à mesure qu’elle déferlait sur l’Europe et les USA, touchant alors directement la grande masse de ses spectateurs potentiels, Contagion a connu des niveaux exceptionnels de diffusion.

Quiconque a vu le film comprendra aisément le fondement d’un tel succès auprès du grand public : la manière dont y est présenté le déploiement de la pandémie est d’une telle proximité avec ce que nous connaissons actuellement que l’on reste coi devant ce qui peut apparaitre à la fois comme une fiction prémonitoire et un documentaire venu du futur. Mais voilà bien le mal séduisant au cœur de ce métrage : bluffé par le mimétisme de surface entre notre présent et certains processus, situations, éléments scientifiques ou de langages qui relèvent en fait du bon sens ou pire encore d’expériences, savoirs et mises en garde proférées parfois de longue date par les scientifiques, on peu facilement oublier que Contagion… est un très mauvais film.

Une demi vie

Dans le meilleur des cas, une approche critique moderniste et auteuriste, spontanée ou mal digérée, a pu prêter au film un traitement de son objet qui, dans une habile pirouette corrosive et typiquement soderberghienne, prendrait le contre-pied de toutes les tares frappant d’ordinaire les films catastrophes hollywoodiens pour tendre à une forme de gravité et de sécheresse documentaire, anti spectaculaire, purgeant le film de toutes ses mauvaises humeurs congénitales : épileptique, bruyant, furieux, hurlant, criard, violent, grossier, mélodramatique ? Quoique film catastrophe, Contagion n’est en effet rien de tout cela.

Sauf qu’à trop vouloir, conception séduisante, laisser le virus être lui-même le moteur froid et implacable du film, il en devient objet en soi, donc immobile et stérile dans une paradoxale prolifération. Plus que tout autre, un virus est un être pour et (surtout) par la mort. Un film ne peut donc pas se développer mais forcément péricliter sous son empire / emprise. Asservi au virus et à sa logique, refusant ainsi toute architecture et tout enjeu dramatique, narratif et relationnel, se privant donc lui-même de tout contenu et discours conséquemment articulé, Contagion n’est donc pas le porteur sain, donc pervers, donc créatif du petit brin d’ADN qu’il fétichise par ignorante fascination, mais sa première et plus grave victime... parce que réelle !

Images léchées mais dénuées de contenu et donc réduites (une fois encore) au rang de simple signature soderberghienne ; casting XXL mais laissé en jachère, donc réduit au rang d’affiche publicitaire ; scénario inexistant, donc réduit au rang de scénettes empilées dans une simulation de pandémie ; enjeux et architecture dramatiques introuvables, donc réduits au rang de clichés psychologisants et d’anecdotes subjectives ; voilà comment Contagion n’arrive même pas à prendre les atours du film choral, ce qui eut été un moindre mal, mais se ravale lui-même au rang d’un mauvais docu-fiction dont le commentaire aurait été parfois supprimé, laissant les images muettes, parfois placé dans la bouche des personnages eux-mêmes, rendant les images inutiles.

Métrage au régime introuvable, Contagion souffre finalement des tares de cette toute petite forme qu’est le docu-fiction… sans même en honorer le modeste contrat pédagogique et préventif qu’il revendiquait pourtant à l’époque. Pour preuve empirique, ce que chacun a pu apprécier a minima dans ce film, c’est justement la complaisance rétrospective de déjà tout savoir et tout y reconnaître... alors que l’on avait rien vu venir. Ou comment conjurer l’ignorance et l’impuissance en se faisant frissonner à peu de frais. Le spectateur n’est à blâmer en rien. C’est bien un système (à révolutionner) qui a engendré et entretient le désastre. Mais le fait que le film produit objectivement, de par sa nature et son insertion dans la conjoncture actuelle, un effet subjectif de complaisance qui empêche tout questionnement, en l’occurrence social, économique, écologique et politique. 

Faut-il pour autant désespérer totalement d’Hollywood et de sa capacité, dans ses limites absolues il s’entend, à mettre en scène la catastrophe contagieuse avec efficacité, créativité et intelligence ? Un certain optimisme de la volonté cinéphilique nous fera répondre par la négative, même si un certain pessimisme de la raison nous oblige à reconnaître que trois films seulement méritent selon nous le détour.

De la fiction, du discours, de la politique

Parce que la place manque et que notre sujet doit être circonscrit, nous laisserons de côté le large champ des films de zombies. En conséquence, contentons-nous de relever que deux superproductions assez récentes sont dignes d’attention et de discussion. La première est Je suis une légende (2007). La seconde, meilleur encore mais mal aimée chez les gauchistes à cause d’un malentendu quant à sa vision du conflit israélo-palestinien, est World war Z (2013). La troisième est Alerte, film réalisé en 1995 par Wolfgang Petersen. Il mérite quant à lui quelques éléments de discussions et de compréhension. Pourquoi ?

D’abord parce qu’il jouait exactement sur le même créneau que Contagion, à savoir celui d’un traitement globalement « réaliste » de la catastrophe contagieuse : point de zombies, d’élément surnaturels et/ou de science-fiction, de délires visuels, de gore, mais au contraire des vrais morceaux de virus et de discours scientifique dedans. Un film catastrophe au sens initial du genre initié par La tour infernale en 1972. Pour faire peur, et donc du bien, le film catastrophe pur sucre doit être crédible et dit : « voyez comment cela peut vraiment vous arriver ». Ensuite pour une raison que l’on peut théoriser mais qui a des implications esthétiques et politiques indissociables, implacables, et très dialectiques.

En effet, Alerte peut être accusé à juste titre de tous les maux que Contagion prétend éviter. Tout y est grossièrement tissé, tonitruant, aucun cliché ou raccourci ne nous est épargné, que ce soit dans l’enchainement des péripéties, la crédibilité des faits ou la caractérisation et les relations entre les personnages. Un film hollywoodien jusqu’au bout des ongles, typique de son époque, de surcroit porté par la médiocrité présente de son réalisateur. Sauf que, sauf que... Alerte ne renonce pas aux puissances de la fiction. Tout est là, et voilà pour la théorie vite ramassée dans une simple thèse. Mais concrètement, qu’est-ce à dire ? Réponse : que Alerte, quoique l’on puisse au mieux s’amuser, au pire s’affliger de son caractère outrageux, n’en reste pas un moins une véritable fiction cinématographique, donc dotée d’enjeux dramatiques et narratifs portés par un scénario et des personnages. Autrement dit, le film peut tenir un discours.

Et ce discours, entre autres dimensions essentielles, est politique. Là encore, peu importe le simplisme, le caractère étroitement et désespérément américain de ce discours politique ; peu importe qu’il s’agisse une fois encore d’armes biologiques, de complots militaro-politiques, le tout subsumé par de grandes considérations morales et libérales tirées du livre saint constitutionnel ; ce qui compte, c’est que dès le premier plan du film, la politique est plein cadre et que chacun pourra ensuite se positionner selon ses propres vues, aussi éloignées fussent-elles du film. D’où la dialectique, d’où l’intérêt.

Alors ce discours politique, quel est-il dans Alerte ? 1967, l’armée américaine présente au Zaïre rase un village touché par un terrible virus de type Ebola. L’idée ? Éviter sa propagation, mais surtout en privatiser immédiatement et secrètement la souche pour la militariser. Trente ans plus tard, le même virus arrive aux USA et une petite ville de Californie du nord est confinée. Ainsi le film se voit structuré de bout en bout par un dilemme politique faisant office de retour du même et du refoulé de l’histoire américaine. Pour le bien des américains cela s’entend, faut-il utiliser le contre serum développé secrètement par l’armée afin de guérir des citoyens américains, au risque de faire éclater un scandale ? Ou alors, pour le bien des américains toujours, et après avoir massacré les natives, réduit les noirs en escalvage, bombardé le Japon, l’Allemagne et le Vietnam, faut-il carrément raser une petite ville américaine cette fois, afin de préserver secrète l’arme absolue, mais au risque de faire disparaitre la distinction entre l’état de paix et de guerre sur le territoire national, et voir alors s’écrouler toute la démocratie américaine ?

Nous ne sommes pas en guerre

Confinement, manipulation de la rhétorique et des pratiques d’état de guerre, affrontement d’approches politiques contradictoires, gestion autoritaire, opaque et violente de la crise par le pouvoir… malgré toutes ses limites et déformations, Alerte met finalement en scène des situations et des enjeux très proches des nôtres mais surtout de manière plus profonde et féconde que Contagion. Peu importe que personne ne nous explique le concept de R0 ou de distanciation sociale dans Alerte. Peu importe la ressemblance factuelle et technique. Par contre, il est saisissant d’entendre dire Morgan Freeman, à propos de l’épidémie naissante en regard des grandes guerres du passé : « ces gens-là étaient en guerre, pas nous ». Et Donald Sutherland, fanatique et cynique, d’asséner : « je leur donnerais à tous une médaille si je pouvais. Mais les habitants de cette petite ville seront des victimes de guerre ».

Un bon film de droite vaut toujours mieux qu’un mauvais film de gauche... Ce brutal dicton est pourtant d’une justesse et d’une portée esthétique, politique et théorique sans limites. Une dialectique vertigineuse pour le marxisme à qui rien n’a plus résisté que l’esthétique. En l’espèce, Alerte serait plutôt à gauche sur l’échiquier américain... et Contagion plutôt atopique. Mais surtout l’un est une fiction cinématographique vivante, prenante, et discutable. L’autre est un objet film dégradé et sans intérêt. Et l’un ne va pas sans l’autre. 

 

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