La bête qui sommeille

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Culture
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Don Tracy, Folio policier. Cette perle noire, trop peu connue, date de 1937. Publiée en 1951 dans la série noire, rééditée en 1998, elle trouve une résonance dans l’Amérique de Trump.

Dans ce petit port ostréicole perdu du Maryland, la Grande Dépression est passée par là et la vie n’est pas facile. Jim est un jeune noir qui dans un moment d’ivresse commet l’irréparable. Le récit, construit avec les codes d’une tragédie classique, déroule la montée progressive d’une hystérie collective avec au terme le lynchage, épouvantable, de Jim. Mais ce n’est pas le grand frisson que recherche l’auteur, même si l’émotion est considérable et nous atteint. Il y a une implacable mise en perspective du drame sous différents angles : sociologique, historique, et, plus rare dans le roman noir, politique. Deux syndicalistes communistes d’une grande ville se déplacent dans l’espoir d’empêcher le lynchage, ou au moins tenir un meeting. Arrivés trop tard, ils comprennent vite qu’ils sont dans un autre monde, qu’ils ne peuvent avoir prise sur cette réalité ; juste constater que « le capitalisme entretient le lynchage » et déguerpir pour ne pas subir le même sort ! Au-delà d’un puissant réquisitoire contre le racisme, le roman est parcouru d’une fine lecture psychologique sur ce qui fait qu’une telle sauvagerie se libère et qu’au nom de la morale sont commis des actes hors de toute morale ; comment dans la mise en branle de cette foule en folie, les volontés et résistances individuelles semblent se dissoudre.

C’est le vent glacial qui avait conduit Jim à acheter une bouteille de whisky plutôt que des chaussures. Mais le lendemain « la petite boutique, la mer, les champs, les arbres composaient une image éclatante de beauté hivernale. Une image pleine d’un calme froid et patient ». La bête, repue, avait retrouvé sa somnolence, jusqu’à la prochaine fois.

Un livre qu’on ne lâche pas et qui vous hante longtemps après l’avoir refermé.

Jean-Louis Farguès, Anticapitalistes ! NPA33, n°76

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