Je suis le peuple

D’Anna Roussillon.

Documentaire, premier long métrage, réalisé par Anna Roussillon sur le printemps égyptien, des premières manifestations en janvier 2011 qui feront tomber Moubarak à la reprise en main par le colonel Sissi en 2013. Le tout vu d’un village du sud égyptien, prés de Louxor, à 700km de la place Tahrir, dans une famille de paysans modestes. Ce point de vue original est le résultat d’un ratage initial. Anna Roussillon rentre en Europe quelques jours avant le déclenchement de la révolution et ne peut que suivre les évènements à la télévision, comme une grande partie de la population égyptienne. Du coup elle assume le point de vue excentré et s’attache à la famille qu’elle a rencontrée lors d’un précédent repérage. Pendant 3 ans, se succèdent de longs tableaux de la vie quotidienne où la révolution pénètre par la lumière bleue du poste de télé. La réalisatrice prend le temps de filmer les jeux des enfants, la farine qu’on pétrit, le sillon d’irrigation qu’on élargit, la mise en marche du moteur de la pompe, le moulin à farine, la dalle de ciment que l’on pose, et en même temps recueille les réflexions, les pensées à haute voix, les réactions aux évènements, comme des confidences intimes faites à la caméra. Celle-ci est placée au ras du sol, à hauteur des enfants, des femmes qui gardent les moutons, des hommes qui discutent. Anna Roussillon intervient peu. Quelques rares questions opportunes et des réponses faites au spectateur que nous sommes. La vie de tous les jours renvoie la place Tahrir très loin et pourtant on perçoit l’onde de choc qu’elle a produit, la mobilisation, les interrogations, les difficultés et les retours en arrière. Ce qu’il y a de plus remarquable dans ce documentaire exceptionnel c’est la qualité de l’immersion de la documentariste dans la famille, dont elle devient une des membres, en permanence hors champ, qui se confond avec la caméra. Pour tout dire une œuvre splendide tant du point de vue technique que pour ce qu’elle nous permet de comprendre. A ne pas manquer.

Jean-Marc Bourquin

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