Green Book, sur les routes du Sud

De Peter Farrelly, film étatsunien, 2 h 10, sorti le 23 janvier.

Green Book, c’est le guide que doit utiliser Tony Lip, qui a accepté une place de chauffeur et doit conduire un musicien célèbre, Don Shirley, tout au long d’une tournée de concerts dans les États du sud des États-Unis. L’action se passe en 1962, et est inspirée de faits réels : les deux personnages ont effectivement existé et sillonné le Sud. Le guide est nécessaire car il recense les hôtels accessibles aux Noirs. Et Don Shirley, malgré sa célébrité, ses relations, sa culture, sa manière de se comporter, reste un Noir. D’ailleurs, sa carrière a été en partie conditionnée par sa couleur : il a dû renoncer à une carrière de musicien classique (comme Nina Simone) car il était anormal qu’un Noir joue ce type de musique. Don Shirley est un personnage ambigu, coupé des autres Noirs ; ainsi qu’il le dit à un moment donné, il est « trop noir pour les blancs, trop blanc pour les noirs » ; et son homosexualité ajoute à son isolement.

Une société imprégnée par le racisme

C’est une belle histoire, trop belle, d’amitié entre deux hommes que tout sépare, du moins au départ. Tony est un italo-américain, d’un milieu populaire : le monde raffiné de Don Shirley lui est totalement étranger. Impossible de savoir dans quelle mesure l’histoire a été enjolivée.

L’aspect le plus intéressant du film est la description du racisme profond qui imprègne la société du Sud. Comme le dit dans une interview au Monde Mahershala Ali, qui incarne Don Shirley, « le Negro Motorist Green Book enseigne comment rester en vie à des gens qui doivent voyager pendant la ségrégation ». Les organisateurs de concert, les bourgeois cultivés qui invitent Don Shirley à jouer devant eux, disent l’admirer en tant que musicien mais lui interdisent d’utiliser les mêmes toilettes ou de dîner dans le même restaurant. Il lui est impossible d’essayer un costume dans un magasin : s’il l’essaye, il doit l’acheter car il ne pourra plus être vendu à un Blanc. Une universitaire issue d’une famille de la bourgeoisie intellectuelle noire du sud racontait que durant sa jeunesse, elle avait souvent eu mal aux pieds car les chaussures essayées une fois devaient être achetées. Tout cela est dit généralement avec politesse : Don Shirley n’est pas n’importe qui. Les flics sont moins aimables mais, là aussi, on peut s’interroger sur le scénario : on est très loin de ce que l’on sait du comportement passé et actuel de la police vis-à-vis des Noirs.

Malgré ses limites, son ignorance du mouvement des droits civiques, ce rappel du racisme quotidien qui imprègne la société du Sud (et existe aussi au nord : au début du film Tony met à la poubelle deux verres dans lesquels ont bu des Noirs) fait, avec le jeu des deux acteurs principaux (Mahershala Ali et Viggo Mortensen), qu’il mérite d’être vu. 

Henri Wilno

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