In Girum : les leçons politiques des ronds-points

De Laurent Jeanpierre, La Découverte, 192 pages, 12 euros. 

Laurent Jeanpierre est professeur de science politique à l’université Paris 8. Dans cet essai court, documenté et d’une lecture agréable, il offre une analyse, « à chaud », du mouvement des Gilets jaunes. Sa démarche se caractérise par un savant dosage entre érudition et modestie face à une mobilisation qui a surpris tout le monde, y compris les chercheurs et les spécialistes des mouvements sociaux : « Plutôt que d’éclairer le mouvement, [ce livre] propose au contraire de se laisser ébranler par lui. D’interroger le sens commun des chercheurs avant de remettre en cause les croyances des protagonistes. » Une attitude louable qui permet à Laurent Jeanpierre de ne pas céder à la tentation, malheureusement trop courante, d’enfermer la réalité, quitte à la modifier, dans des concepts, mais bien d’interroger et d’actualiser les théories et concepts de sociologie et de science politique sans renoncer à tenter de mettre en perspective le mouvement des Gilets jaunes et à offrir des clés de compréhension et d’analyse de cette mobilisation inédite. 

« Les moments d’effervescence sont aussi des moments de mélange »

Sur la mobilisation elle-même, et notamment son caractère hétérogène, voire confus, qui a conduit d’aucuns, du côté du pouvoir comme de certaines franges de la gauche radicale, à la traiter par le mépris, Laurent Jeanpierre rappelle ainsi que « l’impureté et la diversité idéologiques de la protestation ne peuvent être un motif d’originalité ou de surprise que si l’on considère l’homogénéité des convictions politiques comme la norme des luttes sociales, [alors que] l’enquête sur les conjonctures critiques ou révolutionnaires montre pourtant qu’il n’en est rien : les moments d’effervescence sont aussi des moments de mélange, voire de confusion ». Et d’expliquer que « le présupposé d’une unité idéologique des mouvements sociaux témoigne en réalité de la domination de la contestation organisée, structurée par des appareils, avec parfois ses intellectuels organiques, dans les protestations contemporaines. Or, bien qu’elle domine l’espace des luttes, cette modalité protestataire est loin d’être la seule. En France, les mouvements de ces dernières années incitent même à penser qu’elle est entrée en crise ». L’examen des ressorts de cette crise, avec l’éclairage fourni par le mouvement des Gilets jaunes, est particulièrement stimulant, et confirme que la souplesse et l’agilité théoriques sont des vertus dont devrait se parer toutE militantE révolutionnaire. 

« Ne plus avoir honte de leur condition »

Autre aspect du livre, l’appréhension du mouvement des Gilets jaunes comme celui de l’affirmation d’un « nous » populaire, du surgis­sement sur la scène politique et sociale de fractions de classe longtemps délaissées, est elle aussi particulièrement percutante. Laurent Jeanpierre s’attache à démontrer que cette affirmation a participé d’une rupture de l’isolement d’individus souvent atomisés, avec un rôle central des cabanes et des ronds-points : « À partir de décembre, le rassemblement local des gilets jaunes a accueilli des sans-emploi, des précaires, des mères au foyer disposant, sans toujours s’en féliciter, de plus de temps que les premiers mobilisés. En contrepartie de leur disponibilité, ces nouveaux participants restaient d’autant plus qu’ils n’étaient pas jugés, qu’ils obtenaient une forme de reconnaissance sociale dont ils étaient d’habitude privés ainsi que la possibilité, peut-être passagère, de ne plus avoir honte de leur condition ». Enquêtes et témoignages à l’appui, Laurent Jeanpierre donne à voir ce processus peu médiatisé par lequel, loin des « manifs du samedi », des dizaines de milliers de personnes ont « fait de la politique » et reconstruit des liens de solidarité et une identité collective mis à mal par des décennies de néolibéralisme et de relégation. 

Impossible de résumer l’ensemble des aspects de l’ouvrage, qui s’intéresse longuement à « relocalisation de la politique », comparaisons internationales à l’appui, ainsi qu’aux « utopies communales » et qui interroge, en mobilisant un appareil théorique riche et varié, les ruptures et les continuités à l’œuvre dans le mouvement des Gilets jaunes. On ne partagera pas nécessairement toutes les conclusions de l’auteur, mais ce livre doit être lu, qui bouleverse quelques certitudes et invite à réfléchir sur un mouvement dont il est aujourd’hui encore difficile de mesurer le sens et la portée. 

Julien Salingue

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