Fondations privées, mécénat du CAC 40 : il y a quelque chose de pourri au royaume de l’art…

Multiplication des fondations privées pour l’art contemporain, « mécénat » proposé par les plus grands groupes capitalistes du pays… Une forme de privatisation de la culture s’impose de façon de plus en plus spectaculaire en France. Quels en sont les ressorts ? Les profits et les profiteurs ? 

La culture et l’art, vecteurs d’émancipation, sont ramenés par la volonté d’un système avide de rentabilité à un statut marchand, avec le soutien et la bénédiction de l’Etat. L’impulsion, la préservation et la transmission, patrimoniale ou muséale, de l’art et de la culture en France ont traditionnellement été l’apanage du monarque, puis de l’Etat républicain. En 1959, De Gaulle crée le premier ministère de la Culture et nomme Malraux à sa tête. Disposant de 0,38 % du budget de l’Etat, il a pour mission de sauvegarder et valoriser le patrimoine, mis à mal par un demi siècle guerrier, de soutenir la création et de démocratiser l’accès à la culture via notamment l’ouverture dans toute la France des MJC.

 

L’exception étatique française

Dès lors, profitant de l’euphorie des trente glorieuses, l’Etat va rester le grand ordonnateur de l’action culturelle jusqu’à la fin du XXème siècle. La figure emblématique, après Malraux, est Jack Lang qui, dès 1981, a à sa disposition un budget doublé en valeur absolue et croissant à un rythme double de celui de l’Etat. L’action se déplace de plus en plus vers la création, l’art vivant, et vers une forme évènementielle (Fête de la musique, Technoparade…), symptomatique d’une demande moins patrimoniale et plus populaire de culture, mais aussi d’une réponse au développement d’un marché de la culture formatée importé des Etats-Unis, sur le modèle Disney.

Mais c’est déjà sous les deux mandats de Mitterrand que débute la contre-réforme néolibérale. Avec le tournant de la rigueur, en 1983, on commence à parler de restrictions budgétaires. Débute la baisse des budgets, le désengagement de l’Etat, la privatisation, la marchandisation, dont nous vivons actuellement le paroxysme. Le budget de la culture est devenu incontournable, surtout dans le cadre de promesses électorales, mais en période de restriction budgétaire il apparaît toujours comme un luxe, un coûteux supplément d’âme et comme « une exception française ». En effet la France est le pays (hormis la Suisse) où l’Etat est le plus engagé dans le domaine culturel et où les financements publics sont dominants. Les particuliers s’investissent surtout dans la préservation de « chefs d’œuvre en péril » familiaux et la plupart des entreprises ne voient pas l’intérêt de dépenser de l’argent dans ce domaine.

En France, depuis le XIXe siècle, l’aristocratie a créé une succession de structures adossées à l’Etat, depuis la Société pour la protection des paysages et de l’esthétique de la France (SPPEF), en passant par la Fondation du patrimoine, jusqu’au Groupe national d’information et de concertation sur le patrimoine, créé en 2005 par Donnedieu de Vabres, ministre de la Culture. Toutes ces structures ont pour vocation, avec l’aide des fonds publics, notamment 50 % des successions en déshérence, de financer l’entretien d’un patrimoine essentiellement privé, avec comme alibi la préservation d’un patrimoine immobilier et de paysages qui seraient « communs ». Ces diverses structures regroupent le gratin de la droite la plus élitiste et la plus réactionnaire qui profite d’une privatisation de l’argent public.

A contrario, en Grande-Bretagne, en Allemagne et en Espagne, la culture repose surtout sur les financements privés. Aux Etats-Unis également les musées sont privés, le spectacle vivant soutenu par les entreprises ou des associations dédiées, de même que la solidarité est fondée sur un charity business, héritage d’une culture protestante valorisant la fortune mais imposant moralement d’en redistribuer une partie. Ce système de financement privé de la culture et de la solidarité s’appuie sur un système fiscal favorable aux donateurs et sur un fonctionnement social contraignant.

 

L’Etat français copie le modèle étatsunien

Les lois Léotard, en 1987, sur le mécénat, et Lang, en 1990, sur les fondations d’entreprises, lancent la recherche de fonds privés pour la culture sans être encore véritablement incitatives fiscalement.

En 2002 le président Chirac, expose son projet : « Premier objectif : libérer l’initiative. Instaurer une nouvelle règle du jeu. Cela vaut d’abord pour l’Etat […]. C’est ensuite encourager et impliquer dans notre vie culturelle tous les acteurs de la société civile : particuliers, associations, fondations, entreprises. » Le poste de ministre de la Culture est à cette époque volatil et, durant les deux mandats de Jacques Chirac, seul Jean-Jacques Aillagon (2002-2004) laissera sa trace en donnant son nom à la loi du 1er août 2003 relative au mécénat, aux associations et aux fondations.

Cette loi a pour vocation de développer le mécénat des particuliers et des entreprises par des incitations fiscales, d’alléger la fiscalité des fondations, d’accélérer et de simplifier la reconnaissance d’utilité publique. En 2002 le mécénat et la philanthropie représentaient 2,1 % du PIB aux Etats-Unis, contre 0,09 % en France ! Mais en dix ans les dons des entreprises et des particuliers vont passer de 1 milliard d’euros à 3 milliards.

Selon l’ADMICAL, Association pour le développement du mécénat industriel et commercial, qui regroupe les mécènes, en 2002 le mécénat représentait environ 1700 entreprises, on comptait 473 fondations d’utilité publique, 73 fondations d’entreprises et 500 fondations abritées par la Fondation de France. En 2013, les entreprises mécènes étaient plus de 32000, 5,4 millions de foyers fiscaux étaient donateurs.

Ce subit engouement pour la solidarité, l’environnement et la culture, est dû aux conditions fiscales exceptionnelles de la loi Aillagon : pour les particuliers, réduction d’impôt de 66 %, plafonnée à 20 % du revenu imposable, pour les entreprises réduction de l’impôt sur les bénéfices des sociétés à hauteur de 60 % de leurs dépenses liées à la culture, à la solidarité et à l’environnement, dans la limite de 5 pour mille du chiffre d’affaires. Et même 90 % dans le cas d’acquisition d’un trésor national !

Alors que les petites entreprises concentrent leur mécénat sur des opérations locales, sportives surtout, les grandes vont cibler la culture, et d’abord les arts plastiques, pour rechercher une valorisation nationale et internationale de leur nom ou marque à travers un vaste public et une large médiatisation. Résultat : alors qu’en 2018 le budget de la culture de l’Etat est de 3,6 milliards d’euros  (plus 3,9 milliards alloués à l’audiovisuel), il faut y ajouter 500 millions provenant des entreprises.

 

Quand le mécénat sert à valoriser une marque…

Les réductions fiscales ont constitué un véritable tremplin pour l’image des grandes entreprises, tout d’abord les groupes de luxe, tels Louis Vuitton, Kering (Pinault), mais aussi IBM ou les pétroliers, comme Total… Se targuant de philanthropie, tous ont adossé leur communication à des opérations culturelles. Le phénomène le plus frappant,  et financièrement le plus significatif, est la multiplication des fondations d’entreprise qui permettent de financer la culture en direct sans passer par une institution publique existante. La Fondation Cartier est ainsi devenue un élément quasi naturel du paysage culturel  parisien alors qu’elle porte le nom d’un bijoutier, la Fondation Edouard Leclerc est l’endroit culturel de Landerneau, le Musée de la chasse tire ses ors de la fortune des matelas Sommer….

Plus récemment,  surfant sur la loi mécénat, et poussés à la surenchère par la concurrence entre eux-mêmes, les deux grands groupes de luxe français ont pris la main au niveau mondial. En France les deux profitent des largesses de l’Etat pour imposer leurs choix aux institutions et mettre en valeur leurs collections.

 

Arnault et Pinault, mécènes… aux frais de la princesse

La Fondation Vuitton, groupe LVMH, dirigé par Bernard Arnault, homme le plus riche de France, a été bâtie dans le bois de Boulogne, sur des terrains inconstructibles, la Mairie de Paris ayant modifié pour elle le règlement d’urbanisme. Le coût total en est de 800 millions d’euros, grâce à l’accumulation des avantages fiscaux à la charge de l’Etat à hauteur de 610 millions. Lors de son inauguration en 2014, Hollande remerciait pourtant Arnault de ce « cadeau aux Français » ! Il s’agit en fait d’un cadeau des « Français », dont la plupart n’auront jamais l’occasion de mettre les pieds à la Fondation Vuitton, au groupe LVMH, qui bénéficie d’un budget communication mondiale aux frais de l’Etat, d’une diffusion permanente du nom du groupe et de la reconnaissance des « élites » fondée sur une dérive explicite et légale de la notion de mécénat. Le ministre de la Culture se justifia alors en arguant que même si l’Etat subit un manque à gagner fiscal important, il s’agit d’argent qu’il n’aurait pas investi spontanément dans la culture…

Le Musée d’art contemporain Pinault (groupe Kéring), dont l’ouverture est prévue en 2019 dans les locaux de la Bourse du commerce, magnifique bâtiment historique au cœur de Paris (100 millions de travaux…), n’entre pas, lui, dans le cadre de la loi sur le mécénat car il s’agit d’un musée privé. Mais il bénéficie du soutien financier de la Ville de Paris, via un loyer symbolique concédé par Hidalgo : 7,5 millions pendant 2 ans puis 60 000 euros par an….François Pinault va pouvoir y exposer 3000 œuvres de sa collection d’art moderne également présentées au Palazzo Grassi à Venise. Toute l’opération contribue à valoriser cette collection, et le choix en matière d’art contemporain est ainsi délégué au privé, avec le soutien de la mairie de Paris qui a choisi de ne pas développer elle-même un musée.

Ces nouvelles structures ont des moyens que n’a pas l’Etat, elles débauchent pour leur direction les acteurs du public, par exemple la directrice du Musée d’art moderne de la Ville de Paris, passée chez Vuitton, ou  Jean-Jacques Aillagon, père de la loi, qui  conseille depuis plus de 10 ans François Pinault sur la valorisation et l’exposition de ses collections.

Jean-Jacques Aillagon, recyclant son carnet d’adresses, a notamment fait ouvrir les portes de Versailles, qu’il a dirigé de 2007 à 2011, aux artistes piliers de ces collections, tel Jeff Koons dont la cote s’envole d’autant plus : son « Balloon Dog », acquis dans les années 1990 pour moins de 1,5 million de dollars par le magnat de la presse et producteur de films new-yorkais Peter Brant, s’est vendu 58,4 millions de dollars. D’autres exemplaires en sont détenus par des patrons milliardaires, dont François Pinault.

La Fondation Galeries Lafayette, dernière en date, a ouvert en mars 2018, dans le quartier du Marais à Paris. Spectaculaire, ultra moderne, tant dans sa conception que dans les œuvres exposées, elle ajoute aux expositions des structures de création expérimentales. Financée à 60 % par la déduction fiscale, on peut déjà dire de cette fondation qu’elle ne sera pas destinée au grand public qui la finance, mais qu’elle sera la vitrine et la caution élitiste d’un système de distribution qui souffre de plus en plus de la concurrence du e-commerce et se cherche une nouvelle légitimité. Cette fondation se différencie des précédentes en ce qu’elle fournit des locaux aux artistes et des financements pour des « œuvres » quelquefois aussi chères à « fabriquer » que des films de cinéma.

 

Surenchère esthétique

Les trois exemples ci-dessus sont aussi le lieu d’une surenchère esthétique. Les plus célèbres architectes mondiaux sont impliqués, Franck Gehry chez Louis Vuitton, Tadao Ando chez Pinault, Rem Koolhaas aux Galeries Lafayette. Les fondations se payent ainsi des signes extérieurs de pouvoir. Ces fondations en concurrence entre elles et en recherche d’une reconnaissance planétaire (Paris étant encore la première destination touristique mondiale et bénéficiant toujours d’une aura culturelle issue de son passé), mettent en avant un art consensuel, cautionné par l’histoire… ou par le marché. Les grands combats artistiques des 19e et 20e siècle n’ont plus lieu d’être, c’est l’ère des valeurs sûres, ou de celles ayant déjà triomphé de la spéculation. Dans tous les cas la puissance publique, le peuple en somme, est spoliée d’un avenir artistique patrimonial au profit d’un présent rentable pour des groupes privés. 

Il faut le reconnaître, quelques exceptions notables existent, moins médiatisées car plus adossées à une véritable mission artistique qu’à une recherche d’image et de rentabilité, comme la Fondation Ricard qui, depuis plus de 20 ans, en collaboration avec le Centre Pompidou, soutient de jeunes artistes, et la Fondation Antoine de Galbert, La Maison Rouge, qui soutient et fait connaître depuis 2004 des collections privées, souvent axées sur l’art brut. Mais cette fondation ferme fin 2018. Antoine de Galbert, interrogé sur sa motivation, dit : « C’est parce que je suis convaincu que le développement culturel est pleinement vecteur d’amélioration sociale que j’ai finalement opté pour une fondation d’art contemporain. Un certain esprit d’utopie me fait penser que seuls les artistes ont la capacité de changer le monde. Quête identitaire, besoin de laisser une trace, réflexion politique et philosophique sur le sens même d’un patrimoine privé, ont aussi été des motivations déterminantes dans le choix de créer une fondation. » Ce type de fondation bénéficie bien sûr des mêmes avantages, et attend, notamment pour Ricard, un retour sur investissement, mais a fait preuve d’un authentique engagement artistique, au-delà d’enjeux commerciaux et fiscaux.

 

Richesse privée, pauvreté publique

Bien d’autres fondations se développent à travers la France, privatisant sur fonds publics des endroits exceptionnels. Au même moment l’art vivant, les festivals, les associations, voient diminuer leurs budgets, souvent modestes, au fur et à mesure de la diminution des ressources publiques locales. Depuis 2016 les budgets culture de 59 % des collectivités locales sont en baisse. Si la réduction de la dotation de l’État aux collectivités est généralement invoquée, un autre élément d’explication doit être mentionné : un affaissement de l’ambition politique pour la culture, comme si elle n’avait plus la même évidence dans les politiques territoriales.

L’explosion vertigineuse du marché de l’art, due non seulement aux fondations, désireuses on l’a vu de valoriser leurs collections, mais aussi à l’émergence d’une classe d’ultra riches, prêts à payer à n’importe quel prix des œuvres servant à la fois de placement spéculatif et de caution culturelle, fait que les établissements publics n’ont plus les moyens d’acquérir de nouvelles œuvres. Exemple spectaculaire récent : le Louvre a acquis pour 10 millions d’euros le Livre d’heures de François 1er. Or 10 millions, c’est le double de son budget annuel d’acquisition… LVMH, encore lui, a mis 2,9 millions (défiscalisés) au pot et un financement participatif, « Tous Mécènes », a permis de rassembler 1,4 million auprès de 8500 donateurs. Il y a quelque chose de pourri au royaume de l’art…

Etonnamment cette éclosion de fondations ne génère pas de protestation. Un cas notable de « révolte »  contre le mécénat culturel n’est d’ailleurs même pas lié à son détournement  fiscal indécent. Des associations écologistes, comme 350.org, mènent campagne pour que le Musée du Louvre refuse le mécénat du groupe Total, car « l’or noir mécène est obscène »… La question est ramenée à une morale écologique, éminemment respectable, mais sans questionnement du système de ce grand mécénat.

La loi Aillagon de 2003 a donc ouvert un boulevard à la privatisation des politiques culturelles, conformément au fonctionnement général de l’Etat libéral. Le mécénat, développé à une telle échelle et favorisé par la puissance publique, accélère le développement d’une culture à deux vitesses : d’une part une offre luxueuse et figée dans un  consensus mondialisé, le soutien à une création élitiste liée à un marché spéculatif, et d’autre part une culture paupérisée car non rentable. L’écart se creuse également entre quelques artistes richissimes et une majorité qui ne peut pas vivre de son art. Les publics populaires, eux, restent dépendants des budgets publics, stagnant ou régressant malgré de nombreuses initiatives locales.

Catherine Segala 

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