Expulsions. Brutalité et complexité dans l’économie globale

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Culture
idées

De Saskia Sassen, Gallimard « NRF essais », 2016, 25 euros. 

Un capitalisme de l’expulsion ? Auteure de livres ambitieux et importants, en particulier la Ville globale, Critique de l’État et la Globalisation, la sociologue Saskia Sassen cherche dans son dernier ouvrage à proposer rien moins qu’une nouvelle description du monde dans lequel nous vivons.

Nous serions en effet entrés dans une phase inédite du capitalisme, qui – contrairement au capitalisme de l’après-guerre – se caractériserait par une logique systémique d’expulsion : expulsion des travailleurs hors de la sphère productive (avec un chômage de masse à l’échelle mondiale), expulsion des paysans de leurs terres (acquises par des multinationales ou dévastées par le basculement climatique), expulsion par l’incarcération de masse (en particulier aux États-Unis, qui concentrent un quart de la population carcérale mondiale), expulsion des habitantEs par les saisies immobilières ou les logiques de gentrification, etc.

Le livre de Sassen propose ainsi un tableau terriblement suggestif de notre temps, donnant à voir les dynamiques prédatrices inhérentes au capitalisme néolibéral et la brutalité croissante qui en découle pour des centaines de millions, sinon des milliards, d’individus. À ce titre, il mérite à l’évidence d’être lu.

Penser les luttes

Néanmoins, la mise en parallèle de situations extrêmement disparates ne convainc pas toujours et donne un côté fourre-tout au concept d’« expulsion ». En outre, le livre ne parvient pas à proposer un modèle explicatif des transformations qu’a connu le capitalisme au cours des quarante dernières années, l’auteure se refusant à penser le néolibéralisme comme un projet de classe mis en œuvre dans un contexte historique particulier : le règne de la finance est ainsi invoqué et décrit, mais rien n’est dit sur les causes de son développement et de son emprise.

Enfin, les « expulséEs » n’existent dans ce livre qu’en tant que victimes de logiques qui les dépassent et les broient. Penser leurs luttes persistantes s’avère pourtant crucial, dans la mesure où les reconfigurations économiques, politiques et techniques, constituent – à toute époque du capitalisme – autant de réponses à ces luttes.

Ugo Palheta