Exposition : Retour sur l’abîme. L’art à l’épreuve du génocide

Jusqu’au 11 janvier 2016, un ensemble d’expositions en 7 lieux : au 19, Crac de Montbéliard, et aux musées de Belfort, à l’école d’art Gérard-Jacquot et la galerie du Granit à Belfort...

Qui mieux que les artistes pour exprimer l’indicible, l’irreprésentable, rendre le trauma que le génocide juif et tzigane, épuration raciale, culturelle et politique, a provoqué, la mémoire fragmentaire entre effacement et résurgence ?

Ici, pas ou peu d’images sur l’univers concentrationnaire mais une multiplicité d’approches sensibles de la fureur blanche de l’abîme, une ambivalence vertigineuse des ressentis, une friction des contraires d’où jaillissent des éclats signifiants et une cohérence d’ensemble, à l’instar des peintures d’Otto Freundlich.

L’avant et l’après, de la prémonition au désastre

Des disparus (Otto Freundlich, Bruno Schulz, Felix Nussbaum, Gela Sekzstajn), des rescapés (Jonasz Stern), œuvres de maturité ou promesse d’œuvre (le très jeune Petr Ginz) ; témoignages directs (encres de la Rom Ceija Stojka) ou hommages indirects (les dessins de Fred Deux) ; empathie par appropriation d’images du goy polonais Wladislaw Sztreminski dans Mes amis juifs ou dans Mon enfant du franco-algérien Adel Abdessemed.

L’absence ou la présence

Le regard de l’absent, victime ou bourreau : résigné sur les voiles de Christian Boltansky, angoissé au départ de la fillette dans le film de Harun Farocki, vide dans l’extrême abstraction des portraits du Führer de Yudith Levin, glaçant des portraits des femmes auxiliaires SS d’Anthony Vérot ; ou au contraire présence obsessionnelle jusqu’à la folie : art brut, portraits d’Hitler de Theo.

Le noir et le blanc, ténèbres et aveuglement

Noir des linographies de Henri Beck ou de Jonasz Stern, des dessins ténébreux de Odile Maarek ; blanc aveuglant occultant de Elzbieta Janika ; noir et blanc des BD de Michel Kichka, Ignacio Minaverry ; entrecoupés des rares éclats de couleur de Joseph Steib ; mais surtout le gris, la Zone grise de Primo Levi, œuvres muettes d’où toute esthétique est bannie : les gris neutre de Pierre Faucher, les gouaches de Serge Liaving ou les photos de Colette Hyvrard.

L’opacité et la transparence, éclats de mémoire et effacement

Peinture sous (et sur) verre jouant sur la matité ou la brillance de Jean-Marc Cérino ; éclats d’images partiellement occultées, collages de Benjamin Twain ; effacement de l’écriture yiddish, exposée à l’envers, faisant penser à une calligraphie arabe de Pascal Convert ; disparition des traces des lieux des camps sous les herbes, les chiens et les joggeurs dans les photos terriblement banales de Thierry Bernard.

Le signifiant et le signifié, la mémoire à bas bruit

Des objets : le tas de lunettes sur le sol de Wilhelm Sasnal, les pâtisseries juives de Ulrike Grossarth, le cube de béton sans issue et les yeux de gaz de Miroslaw Balka ; ou de l’architecture brutaliste : glissement infime vers l’espace concentrationnaire dans la vidéo glaçante de Sylvie Blocher sur le Stade de Nüremberg, ou les belles toiles de Pierre Faucher sur Drancy, camp ou habitations ? Ou la Porcherie de Wilhem Sasnal, hangar agricole ou camp ? Enfermement enfin dans l’univers kafkaien de Walerian Borowczyk, les Jeux des anges, vidéo et superbes gouaches.

L’histoire et la mémoire, occultation et résurgence

Masquage de la croix gammée par une toile cirée à fleurs dans Tolerance de l’argentin Carlos Kusmir ; retour des démons et idéologie dans la harangue dans un stade polonais vide, troublante vidéo de Yael Bartana ; menaçante infection virale dans les Images incurables de Jacques Monory, et le cri d’alarme de Wolf Vostell.

Mais « Le silence n’a jamais dit son dernier mot ». Évitant l’écueil du pathos mémoriel, cette exposition d’une grande exigence éditoriale le prouve : par exemple on ne verra pas Zoran Music, mais par contre on regrette de ne pas y trouver Sigmar Polke et Gerhard Richter pourtant prévus ou Markus Lüpertz qui à leur manière se sont penchés sur l’abîme.

Des images, aussi des textes, des vidéos d’artistes à base de documents d’archives et des extraits de films : Shoah, Sonderkommando de Emil Weiss, ou des fictions, sans oublier les manifestations hors les murs, conférences, projections, rencontres, concerts1.

On peut faire de la poésie après Auschwitz... Une expo importante dont on ne sort pas indemne, réalisée par Philippe Cyroulnik et Nicolas Surlapierre, tous deux passionnés d’art et d’histoire. À voir absolument.

Ugo Clerico

Licence créative commons

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.