Exposition : Le Corbusier , l’Atelier de la recherche patiente, un métier

Au musée Soulages de Rodez jusqu’au 20 mars.

Le musée de Rodez honore son architecture (RCR Arquitectes, Prix Pritzker) et la peinture de son hôte Pierre Soulages en continuant à exposer les créateurs mythiques du 20e siècle : après le peintre Picasso et le sculpteur Calder, vient le tour de Le Corbusier, grand architecte, urbaniste mais aussi, on le sait moins, peintre de talent, sculpteur et écrivain (60 ouvrages à son actif).

Charles-Édouard Jeanneret devenu Le Corbusier (Corbu pour les archis) est une figure génialement protéiforme dont François Chaslin, dans le passionnant Un Corbusier1, tout en nuances, nous a montré la complexité : du Corbeau et du Plan Obus des débuts au Fada de la Cité Radieuse, du doctrinaire polémiste des années 1920 à l’architecte épanoui des Trente Glorieuses, sans rien cacher de son côté sombre, son orgueil, ses brouilles brutales, ses compromissions sous Vichy. 

Loin de la polémique sur le personnage, l’exposition s’intéresse au processus de création de l’artiste et à sa recherche permanente de la synthèse des trois arts majeurs, peinture, sculpture et architecture, à l’avant-garde dans son temps. 

Le Corbusier se voulait peintre et souffrait du manque de reconnaissance de son œuvre picturale et artistique. La Fondation Le Corbusier2 nous la donne à voir à Rodez, retraçant au travers des différentes périodes son cheminement artistique, du rigorisme puriste des débuts à l’œuvre solaire de la maturité, soulignant les résonances avec son œuvre architecturale présentée ici à l’aide de maquettes et de photographies murales. Parmi ces dernières, certaines sont de Lucien Hervé, poète de l’ombre et de la lumière qui sait si bien, d’un simple détail, rendre l’humanité de l’espace, et que l’on peut admirer à Tours en ce moment3.

Trois périodes

– La période puriste (1920-1928) : celle des théories architecturales doctrinaires des utopies urbanistiques, de la revue l’Esprit Nouveau avec Amédée Ozenfant. La peinture a des formes épurées, telle La cheminée, fondatrice, intrigant mix de Morandi et de Chirico ; l’espace y est rabattu, meublé d’éléments architectoniques rigides : bouts de colonnes, bouteilles, et violon dans Nature morte du Pavillon de l’Esprit Nouveau ; la gamme de couleur restreinte aux teintes cassées, désormais célèbre. On pense à Ferdinand Braque, à Fernand Léger, à Amédée Ozenfant. 

– La période des objets à réactions poétiques (1928-1939) : période de l’emblématique Villa Savoye, des innombrables voyages et conférences, de l’écriture et de la théorie. En peinture, le vocabulaire graphique s’élargit d’objets du quotidien, une fourchette, un cordage, un hachoir. Les formes se relâchent, la plastique s’amollit, la figuration est d’une grande puissance, les rondeurs féminines apparaissent, comme dans les sculptures de Lipchitz ou les dessins de Picasso. 

– La période brutaliste (1940-1965 : c’est la période solaire de la maturité architecturale, la chapelle de Ronchamp, le couvent de la Tourette, les Cités radieuses, Chandigarh, etc. En peinture, comme en architecture, la forme se libère totalement : quelques lignes structurelles fortes, agrémentées de formes rondes et libres, de larges aplats de couleurs de plus en plus vives. Des signes récurrents apparaissent : la tête de taureau, la célèbre main ouverte, etc. La parenté avec Picasso que Le Corbusier admirait/jalousait est évidente, comme dans les sculptures, assemblages poétiques de formes en bois et métal réalisées avec l’ébéniste Joseph Savina, ou les tapisseries réalisées avec le lissier Pierre Beaudoin.

L’exposition propose également une somme de dessins au crayon, à l’aquarelle, à la gouache, croquis de voyage ou nus féminins, études préparatoires pour les toiles, témoins d’une infatigable profusion créatrice, de la recherche patiente d’une synthèse utopique. Œuvres majeures de l’avant-garde ou réminiscences : le débat, houleux, passionné, est ouvert. Une chose est sûre, l’œuvre de Le Corbusier fascine.

Ugo Clerico

 

  • 1. François Chaslin, Un Corbusier, le Seuil, 2015.
  • 2. Fondation Le Corbusier, Maison La Roche, 8-10 square du Docteur-Blanche, Paris 16e.
  • 3. « Lucien Hervé. Géométrie de la lumière », jusqu’au 27 mai 2018 au Château de Tours.

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