Essai : L’État islamique de Mossoul

D’Hélène Sallon, La Découverte, 284 pages, 19 euros. 

La ville irakienne de Mossoul a connu, de l’été 2014 à l’hiver 2016-2017, une domination sans partage de l’État islamique (EI), qui en a fait sa capitale économique et un lieu d’expérimentation « grandeur nature » de son projet politique et social. La journaliste du Monde Hélène Sallon, présente sur place lors de la bataille de Mossoul (octobre 2016-juillet 2017), qui s’est conclue par une défaite de l’EI, a recueilli de précieux témoignages des habitantEs de la ville, qui permettent de mieux comprendre la réalité de la vie sous administration de l’EI. 

Enquête de terrain

« Ces témoignages inédits se tiennent à distance des ouvrages spectaculaires en forme de témoignages de djihadistes ou de leurs victimes, comme des analyses froides et désincarnées de chercheurs qui n’avaient pas accès au terrain. » Dans l’introduction de son livre, Hélène Sallon souligne l’originalité de son travail, qui fait toute la force de l’ouvrage : il s’agit avant tout d’une enquête de terrain, qui privilégie et rapporte la parole des habitantEs de Mossoul sans prétendre produire une analyse exhaustive du « phénomène » État islamique.

Le livre permet ainsi, en premier lieu, de saisir dans toute sa complexité le contexte dans lequel l’EI a pris le contrôle de la seconde ville d’Irak. À bien des égards, l’EI a en effet pu être vu par une partie des habitantEs de Mossoul comme un groupe de « libérateurs », déterminés à lutter contre un gouvernement irakien honni, dans une ville sunnite, notamment en raison de ses politiques confessionnelles discriminatoires. Qui plus est, dans les jours et les semaines qui ont suivi la prise de contrôle de la ville, l’EI a su séduire les habitantEs : nettoyage de la ville, rétablissement de la sécurité, reprise en main des services municipaux et des industries, etc. 

Petit appareil d’État

Une politique de séduction qui s’est rapidement accompagnée de l’imposition d’un ordre social particulièrement réactionnaire, notamment à l’égard des femmes : interdits vestimentaires, brigades des mœurs multipliant les violences, châtiments corporels, etc. Un ordre social également imposé par une reprise en main des écoles, des universités, des hôpitaux, etc. Une « entreprise totalitaire », selon le sous-titre de l’ouvrage, marquée par une violence, physique et psychologique, de tous les instants, mais aussi par une capacité à obtenir un consentement d’une partie de la population, par le clientélisme et la promesse du « retour à l’ordre ».  

Ce que l’on comprend également à la lecture de l’ouvrage, c’est à quel point l’image de l’EI comme un « simple » groupe terroriste est erronée. Prise de contrôle des banques et de l’administration, collecte des impôts, développement de services de renseignements : l’EI a en réalité constitué un petit appareil d’État à Mossoul, une machinerie politico-administrative dont l’ampleur et le caractère rationnel demeurent à ce jour peu connus.

Julien Salingue

 

Licence créative commons

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.