« Confinement mortel », de Gérard Delteil. Épisode 5 : le choix du chat

 

– Donc, vous vous racontiez des histoires de chat tous les soirs, comme c’est mignon, ironisa le flic au crâne rasé. Je n’ai rien contre les chats, mais faut m’en dire un peu plus. C’est tout de même chez vous, enfin chez votre cousine, qu’on a retrouvé un cadavre. Vous avez une explication ?
– Je n’en vois pas. Et je ne vois pas comment je pourrais vous en proposer une tant que vous refuserez de me dire de qui il s’agit.
Le jeune flic jouait avec son stylo-bille avec l’air de s’ennuyer, ce qui énervait Damien.
– Bon, alors reprenons, je veux la liste précise de tous ceux qui ont participé à ce confinement collectif…
– Mais je vous l’ai donnée par téléphone.
– Laissez moi finir. Des noms, des prénoms et des numéros de téléphone, ça ne suffit pas. Il me faut tous les détails qui vous passeront par la tête, même s’ils vous semblent sans intérêt. Commençons par cette jeune femme, Hélène, qui lancé votre petite compétition.
– Ce n’était pas une compétition. Juste un jeu entre amis.
– Admettons. Donc, si je comprends bien elle écrit des contes. Elle gagne sa vie avec ça ?
– Non, elle n’a publié qu’un recueil. Elle travaille à mi-temps dans un centre d’appel qui l’a mise en ­chômage technique.
– Il ne lui ont pas proposé le télétravail ?
– Il faudra lui demander. D’après ce que j’ai compris, ils ont profité de l’occasion pour se débarrasser d’une partie du personnel parce qu’ils avaient moins d’appels. Mais je n’ai pas beaucoup parlé de ça avec elle…
Le jeune flic se décida à poser son stylo.
– Et vous avez parlé de quoi ? Vous avez eu une aventure avec elle ?
Damien marqua le coup. Ils avaient probablement déjà appelé d’autres membres du groupe.
– Ça relève de notre vie privée.
Le flic au crâne rasé soupira.
– On s’en fout complètement de votre vie privée, mon petit vieux. On a un cadavre sur les bras, vous êtes capable de comprendre ça ? Alors, vous avez eu une liaison avec cette Hélène Kalinsky, oui ou non ?
– Oui.
– Eh bien nous y voilà ! Et, avant vous, il y a eu quelqu’un d’autre ?
– Je ne le lui ai pas demandé.
Le jeune flic reprit son stylo et le pointa en direction de Damien.
– Vous ne le lui avez pas demandé, mais elle a pu vous le dire, ou vous l’avez probablement remarqué.
Damien haussa les épaules.
– Vous êtes passé de la thèse de la compétition entre conteurs qui tourne mal à celle de la rivalité amoureuse, si je comprends bien, lança-t-il pour éluder une réponse à cette question qui lui déplaisait.
– Quand on aura besoin de vous pour élaborer des hypothèses, on vous fera signe. Pour l’instant, vous répondez à nos questions. Alors ?
Le jeune homme se mura un instant dans le silence, tout en réalisant que, non seulement cette attitude était intenable, mais qu’elle risquait de faire porter des soupçons sur lui.
– Je crois qu’elle a eu une affaire avec François Vernant. Mais c’est un sujet que nous n’avons pas abordé.
– À la bonne heure, on avance. Vernant, c’est le prof d’éducation physique, n’est-ce pas ? Eh bien, figurez-vous que c’est lui dont a retrouvé le corps…

***

– Bon, s’il n’y a pas de volontaires ce soir, je me lance ! annonça Hélène.
Elle avait bu un coup et semblait de très bonne humeur. Visiblement, elle aimait raconter. Son ton était enjoué, ses yeux brillaient, ce qui la rendait encore plus attirante.
– C’est l’histoire d’un garçon qui ­flashait sur une de ses collègues. Tous deux travaillaient dans une boîte de services informatiques. Leur patron la jouait très cool et n’emmerdait personne sur les horaires à partir du moment où le boulot était fait. Le genre patron-copain qui fait la bise aux filles, tape dans le dos des gars, mais paye tout le monde au lance-pierre et arrive à te faire bosser chez toi la nuit pour boucler un job sans avoir besoin de te le demander. Je vous raconte ça pour que vous compreniez le cadre et l’ambiance.
Cette collègue, Yvonne, possédait un chat, Nestor, qu’elle amenait parfois au bureau dans son panier. Elle était visiblement très attachée au félin. Notre héros, Marc, dans l’espoir de plaire à la belle, lui avait à plusieurs reprises gardé le matou. Mais il ne savait comment s’y prendre pour la séduire, d’autant qu’Yvonne ne dissimulait pas qu’elle vivait avec un inconnu dont elle parlait peu. Donc il désespérait plus ou moins d’y parvenir. Elle lui souriait beaucoup, devait deviner qu’elle ne le laissait pas indifférent, ce qui pouvait la flatter sans qu’elle soit pour autant tentée par une aventure qui briserait peut-être son couple.
Au fil du temps, Marc avait toutefois noué des relations plus intimes avec le chat. Il lui offrait d’ailleurs toutes sortes de choses délicieuses. Il était aux petits soins pour Nestor qui le remerciait par des ronronnements démonstratifs.
Un jour, alors qu’Yvonne lui avait abandonné Nestor pour le week-end, Marc décida de se confier au félin.
– Tu l’as peut-être remarqué, attaqua-t-il, mais ta maîtresse me plaît beaucoup…
– Ça serait difficile de ne pas s’en rendre compte, dit le chat. Suffit de voir de quelle façon tu la regardes.
– Sois sympa, ne lui dis rien pour le moment. Puis-je te poser une question ?
Le chat leva son museau vers lui.
– Pose-la toujours.
– Eh bien, je sais que ta maîtresse vit avec quelqu’un.
– Ce n’est pas un secret.
– Non, mais ce que je voulais te demander est plus délicat. Je voudrais savoir si ça marche bien entre eux.
Le chat le fixa comme s’il avait la possibilité de lire ses pensées.
– Eh bien, ils vivent ensemble depuis maintenant près de cinq ans. Ils se sont connus au lycée. Alors, je crois qu’ils sont attachés l’un à l’autre, mais il y a une usure inévitable.
Marc buvait les paroles de Nestor.
– Tu veux dire, au lit ? osa-t-il demander.
Cette fois, l’expression du chat lui sembla narquoise.
– Tu es drôlement curieux !
– Si la question te gêne…
– Elle ne me dérange pas. Ce que je peux te dire, c’est que voici encore deux ans, ils me chassaient de leur chambre avant de se coucher, surtout lui. Ce qui ne me plaisait pas beaucoup car j’aime bien m’installer sur leur couette. De l’autre côté de la porte, je les entendais. Je ne vais pas te rapporter leurs paroles, ce ne serait pas correct de ma part. Mais je peux te dire que ce n’était pas triste et qu’ils étaient passionnés. Ça durait parfois assez longtemps et ils recommençaient au cours de la nuit. Au point de me réveiller.
– Ah, fit Marc, vaguement mal à l’aise.
– Mais, depuis un an, c’est beaucoup plus calme. Certains soirs, ils ne me virent même plus et je peux t’affirmer qu’il ne se passe plus rien. Et quand ça leur arrive et que je me trouve de l’autre côté de la porte, ça dure beaucoup moins longtemps et ce n’est pas aussi bruyant.
– Ah, répéta Marc.
– Et j’ai l’ouïe très fine, crut bon de préciser le chat. Ce sont des signes qui devraient t’encourager…
– Je te remercie pour ces informations confidentielles. Je ne voudrais pas abuser, mais j’ai encore quelques questions. Sincèrement, crois-tu que j’ai mes chances ?
– Yvonne t’apprécie beaucoup, mais d’après ce qu’il m’a semblé, elle pense que tu la considères comme une amie. Elle n’a pas deviné tes intentions.
Marc avait en effet toujours voulu éviter de se montrer entreprenant, au risque de la choquer.
– Et, selon toi, que pourrais-je faire pour changer ces relations ? Je veux dire, qu’est-ce qui pourrait la séduire ?
– Bonne question ! assura Nestor. Je crois être en mesure de te soumettre quelques pistes. Son compagnon s’absente une ou deux soirées par semaines pour jouer dans un club de volley, de sorte qu’elle s’ennuie un peu devant sa télé. Tu pourrais par exemple l’inviter ces soirs-là. Elle apprécie beaucoup le jazz, alors que son ami préfère des musiques genre hard rock, métal, qu’elle déteste. Et moi aussi je dois l’avouer.
Marc suivit donc les conseils du matou et après trois semaines de sorties et de cour assidue, il arriva ce qui devait arriver. Yvonne se retrouva dans son lit et ne rentra pas chez elle. Peu de temps après, son compagnon et elle se séparèrent. Il avait d’ailleurs de son côté une liaison avec une joueuse de volley.
Marc et Yvonne emménagèrent donc ensemble. Chaque fois que Marc chassait le chat avant de se coucher, il éprouvait un certain malaise, mais Nestor ne protestait pas. Pourtant, après quelques mois de vie commune, Marc devina que le matou ne le considérait plus de la même façon. Il prenait ses distances. De fait, absorbé par sa passion pour Yvonne, il avait tendance à négliger le félin. Il ne lui choisissait plus des produits frais et raffinés, parfois il ne lui ouvrait même que quelques boîtes de ron-ron tandis qu’il s’éclipsait avec sa maîtresse pour le week-end. Il lui était même arrivé d’oublier de changer sa litière, ce que Yvonne lui avait reproché.
De temps à autre, Yvonne amenait encore le chat dans son panier.
Un jour, Marc, au retour d’un rendez-vous, apprit qu’elle avait demandé à un autre collègue de le surveiller, car elle avait une intervention sur site. Il remarqua à cette occasion que le chat le regardait de façon étrange et distante. Nestor semblait repu. De fait, son maître intérimaire l’avait régalé de toutes sortes de bonnes choses. Une semaine plus tard, cette situation se renouvela. Marc voulut en avoir le cœur net.
En pénétrant dans les bureaux, il n’aperçut pas le chat.
– Où est donc passé Nestor ? demanda-t-il à une collègue.
– Il a filé dans le bureau du patron avec Jean-Michel.
Marc s’approcha de la porte de cette pièce, qui était restée entrouverte.
Jean-Michel, assis sur l’angle de la table de travail, faisait face au chat, perché sur le dossier d’un fauteuil. Leur dialogue résonna de façon très désagréable aux oreilles de Marc.
– Qu’en penses-tu ? demanda Jean-Michel.
– De quoi ? répliqua le chat un peu hypocritement.
– Eh bien penses-tu que j’ai mes chances.

***

Plusieurs convives félicitèrent Hélène, ce qui en irrita plusieurs, dont Monique qui ne put s’empêcher de chuchoter quelques mots à son voisin. Damien attendit la fin de la soirée pour s’approcher d’Hélène.
– Elle était charmante, ton histoire. S’il y avait un chat parmi nous, je serais tenté de lui demander conseil.
C’est ainsi que débuta leur aventure.
 

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