« Confinement mortel », de Gérard Delteil. Épisode 4 : Le chat du colonel texan

Trois jours après les premières mesures de déconfinement.

Damien arriva devant le commissariat sur le coup de midi. Il avait été contrôlé à trois reprises sur la route. Parti de Paris, où il était rentré quand l’autorisation de déplacements partiels avait été annoncée, il avait roulé d’une traite pendant quatre heures en écoutant la radio. France Info passait en boucle des extraits de la dernière intervention du président de la République. Le plan de redressement national, la CSG Covid-19 sur les retraites, la possibilité de porter la durée du travail à soixante heures, la réduction des congés payés à quinze jours pendant deux ans. Les commentaires des économistes qui jugeaient ces mesures incontournables l’avaient exaspéré, de sorte qu’il avait zappé sur des stations musicales.
Un flic masqué s’avança au devant de lui. Damien baissa sa vitre et montra la convocation qui s’affichait sur son portable. Le flic l’invita donc à ranger sa voiture, mettre son masque et le suivre. Des boxes avec hygiaphones avaient été aménagés dans le commissariat. Deux civils, masqués eux aussi, l’attendaient dans un de ces espaces vitrés.
Damien montra à nouveau sa convocation, puis sa carte d’identité qu’ils scannèrent après l’avoir passée dans un appareil qui projetait du gel hydroalcoolique. Ils lui firent réciter ses nom, prénom et date de naissance.
– D’après ce vous nous avez expliqué au téléphone, vous vous êtes confinés avec sept de vos amis, dans une maison qui appartient à votre beau-frère Bob Sutherland, citoyen américain.
– Le mari de ma cousine.
– N’était-ce pas un peu imprudent ?
– Aucun de nous ne présentait le moindre symptôme.
– Et ça s’est bien passé entre vous, pendant tout ce temps ? Pas de conflit qui aurait pu entraîner des violences ?
– Vous pourriez peut-être commencer par me dire qui a été tué et de quelle façon ?
L’aîné des deux flics, l’homme au crâne rasé, se renversa dans son siège.
– Vous connaissez la formule : c’est nous qui posons les questions. Pour le moment…
– Je fais partie des suspects, c’est ça ?
– Vous étiez huit. Il y a donc nécessairement sept suspects. À moins que plusieurs d’entre vous ne se soient associés, voire que vous soyez tous mis d’accord pour éliminer quelqu’un.
– Comme dans le Crime de l’Orient-Express.
Cette remarque arracha un sourire au plus jeune des deux flics, l’autre resta de marbre.
– Tout ce que je peux vous dire, c’est que le médecin légiste va rechercher les causes du décès. Racontez-moi un peu comment ça se passait entre vous.
– Je vous l’ai déjà dit au téléphone. Ça fonctionnait bien. Nous avions organisé des équipes pour les tâches ménagères. La journée, on jouait aux échecs, on faisait un peu de sport dans le jardin, du moins ceux qui en avaient envie, d’autres lisaient ou écrivaient, au stylo ou au feutre. Nous avions banni les écrans. À midi, on mangeait sur le pouce, mais le soir on faisait un dîner et l’un d’entre nous racontait une histoire, chacun son tour. C’était le clou de la soirée.
– Ça remplaçait le feuilleton TV, ricana le jeune flic.
– Si vous voulez. C’était tout de même plus convivial.
– Et il n’y avait pas de tensions ? De rivalités amoureuses ?
– Je ne surveillais pas mes amis. Ceux qui voulaient se rejoindre dans leur chambre pouvaient le faire. Mais, dans l’ensemble, ils étaient discrets.
– Dans l’ensemble… Vous avez donc remarqué des comportements...
– Aucun qui puisse conduire à un crime de jalousie, si c’est ce que vous voulez savoir.
Le plus âgé des deux flics haussa le ton.
– Ça ne marche pas comme ça. Il s’agit peut-être d’un meurtre. On ne parle pas d’une contravention pour non-respect du confinement. Il va falloir collaborer avec nous, sinon nous allons être obligés de changer de méthode. Vous allez nous raconter en détail tous les incidents entre vous, même mineurs. Par exemple, vos soirées happening avec vos récits, ça ne donnait jamais lieu à des critiques, des disputes ? L’un d’entre vous pouvait se sentir visé par une histoire, être vexé, ruminer dans son coin.
Quand François avait raconté son histoire de boy-scouts cathos, Damien lui-même s’était demandé ce qui se serait passé si la victime des brimades ou un de ses proches s’était trouvé parmi eux. François avait tout de même donné le nom du gamin harcelé. Damien ne connaissait aucun Bourmont dans ses relations, ni d’ailleurs aucun patron, mais sait-on jamais… Néanmoins, il n’avait aucune intention de faire part de ses sentiments aux flics.
– Tout est possible, dit-il, mais je n’ai pas fait attention. Certaines histoires avait davantage de succès que d’autres, on se moquait parfois de la conteuse ou du conteur, mais gentiment.
Le flic au crâne rasé se pencha et le fixa, au travers de l’hygiaphone.
– Il n’y avait pas une sorte de compétition ?
– Qu’est-ce que vous allez chercher ! On s’amusait. On se fixait des handicaps. Par exemple, comme Hélène avait entamé le cycle avec une histoire de chat, on avait décidé qu’il devait y avoir un chat dans toutes les histoires.
*
Retour au confinement
– Puisque vous voulez des histoires de chats, en voici une, annonça Paul, un garçon brun râblé à la barbe rase qui exerçait la profession assez rare de relieur. Damien l’avait entendu parler de son métier à l’une des filles.
C’est l’histoire d’un colonel américain de marines en poste en Somalie. Au moment de l’intervention militaire. Ce colonel était originaire du Texas. Il avait une particularité bien connue de ses subordonnés comme de ses supérieurs. Il ne se déplaçait jamais sans son chat. Un gros matou tigré qui portait diverses traces de bagarres avec ses congénères, dont une portion d’oreille arrachée. Comme ce colonel avait fait ses preuves, du moins aux yeux de ses chefs, on lui tolérait ce caprice. Le félin faisait donc figure de mascotte de l’unité, bien qu’il ne soit guère apprécié des soldats car, en dehors de son maître, il ne se laissait approcher et caresser par personne. Plusieurs marines avaient fait l’expérience de ses griffes.
Le colonel vivait donc sous sa tente avec son chat que le cuisinier régalait de restes divers. Quand je parle de tente, il s’agit d’une tente d’officier à l’américaine, avec climatisation, TV, bureau, bar et panier pour le chat.
Le chat ne s’aventurait que progressivement à l’extérieur de la tente qui avait été plantée dans une clairière. Il procédait par cercles concentriques pour marquer son territoire. Le quatrième jour, alors qu’il s’était un peu éloigné, un grognement lui parvient des feuillages et il tombe soudain presque museau contre museau sur un très grand chat efflanqué, d’une maigreur à faire peur, avec un pelage aussi râpé que si on l’avait passé à la brosse métallique.
Les deux animaux se reniflent quelques instants, se tournent autour, puis le grand chat dit à l’autre :
– Tu n’as rien à faire ici. Je suis chez moi. Casse-toi.
Le chat du colonel n’avait quasiment jamais entendu un de ses congénères lui parler sur ce ton. Les rares qui s’y étaient risqués avaient compris leur douleur.
– C’est toi qui vas dégager, répliqua-t-il.
Mais avant même qu’il ait eu le temps de lever une griffe, l’autre lui avait déjà sauté dessus et arraché la moitié de sa seconde oreille. Le chat du colonel, surpris par cette offensive brutale, opéra donc un repli tactique et alla se réfugier dans la tente.
Le colonel, en short et maillot de corps, se redressa sur son lit et poussa un cri de surprise en voyant l’animal blessé.
– Qu’est-ce qui t’est arrivé ? J’espère que ce n’est pas un de mes boys qui t’a fait ça ?
– Non, expliqua piteusement le chat, c’est un chat que je viens de rencontrer.
– Quoi ? s’exclama le militaire. Un chat somalien t’a flanqué la pâtée ? Tu ne vas tout de même pas en rester là. Tu es un chat américain, un chat du Texas, tu ne vas pas te laisser dérouiller par un chat de bougnoules !
– Il m’a eu par surprise.
Le colonel hocha la tête.
– Je sais, ce sont tous des lâches, ils se planquent et ils te sautent dessus au moment où tu ne t’y attends pas, comme au Vietnam. Mais tu ne peux pas accepter une défaite. Tu es un chat américain, il faut que tu y retournes demain.
La nuit suivante, le chat, dont le colonel avait pansé les plaies, repartit donc en direction de la forêt. Et bien entendu, il tomba sur l’autre.
– Tu n’as pas encore compris ? dit celui-ci.
Et, d’un seul coup de patte, il lui lacéra le flanc.
Cette fois encore, le colonel fut intraitable.
– Quand on monte à l’assaut, on va jusqu’au bout, même si on a des pertes. Je ne supporte pas les dégonflés. Tu vas y retourner et mettre en pièces ce chat de Muslims de merde. Exécution.
Le chat ne répliqua pas, alla s’­allonger dans son panier et lécha son flanc meurtri en réfléchissant à la tactique qu’il convenait d’adopter face à son redoutable adversaire.
Le lendemain, à la nuit tombée, quand il aperçut son ennemi, il demeura prudemment à bonne distance et adopta une attitude moins belliqueuse.
– Et si on calmait le jeu ? On pourrait discuter.
L’autre hocha la tête.
– Si on vient me voir pacifiquement, je suis ouvert à la négociation. Je t’écoute.
– Eh bien voilà, mon boss, le colonel qui vit dans cette tente, veut absolument que je me frite avec toi. J’ai compris que je ne fais pas le poids, mais je ne peux pas perdre la face.
– Ça peut s’arranger. Je suis prêt à tolérer que tu te balades dans mon secteur, dans certaines limites, si tu m’apportes un peu de bouffe, pour moi et ma famille.
– C’est une solution acceptable.
La nuit suivante, alors que colonel ronflait, le chat emporta donc les reliefs d’un copieux gigot. L’autre se mit à rogner ces restes avec appétit, mais sans précipitation, dignement.
– Tout de même, moi qui suis un chat du Texas, j’ai rencontré des quantités de chats de toutes les catégories et tu es le premier à me battre. Pour un chat somalien, je dois reconnaître que tu es drôlement costaud.
L’autre abandonna un instant son festin et regarda le chat américain droit dans les yeux.
– Je ne suis pas un chat somalien, je suis un lion somalien.

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