« Confinement mortel », de Gérard Delteil. Épisode 2 : « Le chat, la souris, l’oiseau, la princesse et les Gilets jaunes »

– Tout le monde est bien installé ? Pas de bagarre pour choisir les chambres ? Nous allons faire les présentations, vu que certains ne se connaissent pas. Ensuite, je me permettrai de vous faire quelques propositions.
Ils s’étaient installés dans la grande salle du rez-de-chaussée. Quatre filles et quatre garçons entre vingt-cinq et trente ans, affalés dans les canapés et les fauteuils. Damien se tenait debout. Ils déclinèrent leurs prénoms, sans autre précision.
– Nous ne savons pas combien de temps ce confinement va durer. Les vivres nous permettront de tenir une bonne semaine et le propriétaire de cette baraque, Bob Sutherland, le mari de ma cousine, a une bonne cave. Il ne devrait pas nous en vouloir de lui emprunter quelques bouteilles en ces circonstances. Je vous propose donc de désigner une ou un responsable de la bouffe. Bien entendu, tout le monde devra l’aider. On peut prévoir des équipes. Il faut aussi une ou un responsable du ménage, afin qu’on ne se retrouve pas dans un bordel innommable. Je ne vous fais pas un dessin. Enfin, je verrais bien quelqu’un qui se chargerait d’animer nos activités, culturelles, sportives ou autres…
– C’est le club med, ton truc ! plaisanta une fille carrée à la tignasse brune frisée.
– Rien d’obligatoire. Chacun est libre de participer ou non. Si on n’a pas de volontaire, on tire au sort.
Deux filles et un garçon se proposèrent, dont la brune, Hélène, pour les activités culturelles.
– J’ai moi aussi quelques propositions à vous faire, annonça-t-elle. Je suggère qu’on n’utilise aucun écran pendant la durée du confinement. Ni télé, ni ordinateur, ni smartphone. On ne parle que du virus à la télé et sur les réseaux sociaux, c’est anxiogène, on va finir par disjoncter. Faut nous couper complètement du monde extérieur.
– Et comment saurons-nous que le confinement est levé ?
– T’inquiète pas, on le saura.
Seule la question des smartphones fit débat. Un compromis fut adopté. On ne les utiliserait qu’une demi-heure par jour, pour rester en contact avec les proches, le reste de la journée, ils seraient placés dans un tiroir dont Hélène conserverait la clé.
– Si tu triches, tu es démise de tes fonctions ! lança Paul, un trentenaire athlétique qui avait choisi d’animer les activités sportives. Au civil, il était professeur d’EPS.
Ils consacrèrent l’après-midi à du rangement et à la préparation du dîner, puis se retrouvèrent autour de la grande table de la cuisine. Après le festin, égayé par un bordeaux millésimé de Bob Sutherland, Hélène se leva. Ses yeux brillaient.
– Mes amis, lança-t-elle, j’ai encore une proposition à vous faire. Comme nous n’avons ni télé, ni ordis, tous les soirs, chacun, à tour de rôle, devra raconter une histoire. Quelque chose qui l’a marqué ou qu’il a imaginé. Qui veut commencer ?
Damien constata que la jeune femme prenait à nouveau l’initiative. Ça ne lui déplaisait pas. Il n’aurait pas aimé être seul à se mettre en avant.
– Oh là, tu nous prends de court, protesta une des trois autres filles. Commence donc toi-même.
Damien crut déceler une certaine rivalité.
– Très bien, dit Hélène. C’est un conte que j’ai écrit. Ça s’appelle Le chat, la souris, l’oiseau, la princesse et les Gilets jaunes.
Elle entama son récit d’une voix forte et bien modulée qui trahissait une certaine expérience.

Une princesse vivait paisiblement dans un beau château. Un jour, une domestique lui annonça qu’une souris lui demandait audience. Elle fut surprise, mais, curieuse, accepta de la recevoir.
– Ce n’est pas l’usage de recevoir les souris. Mais que veux-tu ? N’es-tu pas heureuse ? J’imagine que tu dois te régaler de copieuses miettes dans nos cuisines qui sont fort bien pourvues.
– Eh bien princesse, je suis venue pour me plaindre du chat qui sévit dans les cuisines du château. Pour bénéficier de ces miettes, il me faut sortir de mon trou. Or ce chat me guette et m’en empêche. Sans compter vos servantes qui me chassent à coups de balai. Ce n’est tout de même pas de ma faute si je suis née souris. J’aurais préféré naître chat, ou mieux encore princesse.
– Hum, fit la princesse, mais ce n’est que ta version des faits, il faut que j’écoute aussi celle du chat.
– Si vous ne me faites pas confiance, princesse, consultez l’oiseau.
La princesse décida donc d’entendre l’oiseau. Celui-ci, comme s’il n’attendait que cette occasion, ne se fit pas prier.
– Je n’ignore pas que je suis privilégié, dit-il. Mes récriminations vont peut-être vous surprendre. Ma cage est grande et dorée, les graines que l’on me fournit sont d’excellente qualité. Je ne devrais donc pas me plaindre. Mais le chat ne cesse de m’observer, il saute sur ma cage, tente d’y glisser ses pattes. C’est traumatisant.
La princesse estima qu’elle en avait assez entendu. Elle convoqua le chat.
Celui-ci, un splendide chartreux à la robe grise, commença par se frotter contre ses jambes comme il savait le faire pour gagner ses faveurs.
– Ce sont pures calomnies, dit-il. Vous me connaissez, je suis un animal affectueux et inoffensif.
– Dans ce cas, je vais organiser une réunion de réconciliation.
La princesse réunit donc les trois animaux.
– J’entends que vous viviez désormais en harmonie, déclara-t-elle. Vous allez tous les trois m’en faire la promesse.
Tous trois jurèrent solennellement qu’ils respecteraient les désirs de la princesse. Mais, à peine la réunion terminée, avant que l’oiseau ait regagné sa cage et que la souris ait eu le temps de rentrer dans son trou, le chat, qui était très leste, se jeta sur eux. D’un coup de dents, il arracha une aile de l’oiseau et d’un autre broya le cou de la souris.
La princesse fut horrifiée. Elle voulut frapper le chat, qui s’esquiva.
– Non seulement tu ne tiens pas tes promesses, mais tu es un animal cruel. Alors que tu es bien nourri, tu tues inutilement d’autres animaux.
Le chat sauta sur le rebord d’une fenêtre.
– Approchez-vous et regardez, princesse.
La princesse s’approcha.
– Que voyez-vous ?
Deux pendus se balançaient au-dessus de la grande place, devant le château.
– Après cela, vous osez me dire que je suis cruel ?
– Je ne vois pas le rapport, dit la princesse.
Néanmoins, elle fut troublée et sollicita les conseils de son père, le roi, afin de lui demander quel châtiment il convenait d’appliquer au chat.
Le chat, dès qu’il fut en présence du souverain, s’empressa comme à son habitude de se frotter contre lui en ronronnant. Il sauta même sur ses genoux.
Le roi écouta sa fille tout en caressant distraitement la tête du chat.
– Ma fille, dit-il, sache bien que ce n’est pas la cruauté qui me guide. J’ignore ce que ces deux manants ont pu faire pour se retrouver au bout d’une corde, mais si nous n’en pendions pas quelques-uns de temps en temps, ces gueux enfileraient des gilets jaunes et viendraient brûler notre château. Tu perdrais alors, non seulement tes beaux atours, tes servantes, ton carrosse, tes vacances dans des lieux magnifiques, mais peut-être la vie. Songe au sort du bon roi de France…
Le chat leva alors la patte pour demander la parole.
– Permettez moi d’intervenir, majesté, et de louer votre grande sagesse. Vous avez mille fois raison d’infliger à ces gueux le châtiment qu’ils méritent, même s’ils ne l’ont peut-être pas tous mérité à titre personnel. Il convient de faire régner l’ordre royal et de les maintenir dans une édifiante terreur. Ce n’est pas non plus par sadisme gratuit qu’il m’arrive d’abréger les jours de quelques souris. Si ces souris pouvaient sortir librement, elles ne se contenteraient pas des miettes. Non seulement, elles dévasteraient vos cuisines, rongeraient vos meubles, mais elles grimperaient jusque sur votre table.
Le roi apprécia beaucoup cette comparaison. Il gratifia le chat de caresses supplémentaires.
– Mais l’oiseau ? demanda la princesse. Il n’a rien fait de mal.
– Il pourrait tout de même s’échapper de sa cage, par exemple au moment où on l’ouvre pour lui fournir ses graines, dit le chat. Ma présence l’en dissuade. J’imagine que, si vous l’avez enfermé dans une cage, c’est que vous avez de bonnes raisons pour cela, princesse.
– Ça me semble aussi très juste, dit le roi.
Cette fois, la princesse ne contesta pas. Elle fut même convaincue par le discours du chat. Au point qu’elle demanda à sa chambrière de lui procurer trois chats supplémentaires. Tout comme le roi avait fait embaucher de nouveaux gardes car on lui avait rapporté des rumeurs hostiles.
En dépit de ces précautions, l’année suivante, des pénuries suscitèrent la colère du peuple contre les fastes de la famille royale. Les gueux revêtirent des gilets jaunes et s’emparèrent du château. Contrairement aux craintes du roi, ils ne le brûlèrent pas, mais en transformèrent une partie en musée et l’autre en institution pour les enfants défavorisés. La princesse, qui n’avait aucune qualification, en dehors du chant et de la danse pour lesquels elle n’avait pas de don particulier, dut accepter un emploi de serveuse à mi-temps dans la cantine scolaire, dans le cadre d’une formation alternée. Le chat, quant à lui, conserva son emploi et s’imposa même comme le chef des autres chats qu’il laissa pratiquer la chasse aux souris tandis qu’il se gavait lui-même de produits divers sans avoir une griffe à sortir. Il commençait en effet à se faire vieux et n’avait plus de goût pour ce sport.

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