En Guerre, de Stéphane Brizé

Avec Vincent Lindon, Mélanie Rover, Jacques Borderie. Sortie le 16 mai 2018 (1 h 53). 

Les avis devraient être partagés. Mais cet article n’en dira que du bien et même beaucoup de bien. En Guerre est un film puissant et émouvant. L’histoire racontée est d’une actualité criante : un groupe qui fait du profit décide de fermer une de ses usines (1 100 salariéEs) pour satisfaire ses actionnaires qui en veulent encore plus. Les salariéEs ripostent, refusent de perdre leur emploi, bloquent la production.

La violence du capitalisme

À partir de là, le réalisateur, Stéphane Brizé, qui s’est très bien entouré (conseillers syndicalistes, avocats…) essaie de décrire les mécanismes en place, avec précision, sans jamais rien caricaturer. C’est simple, on s’y croirait, on a l’impression d’être dans la lutte, parmi les salariéEs en colère, avec elles et eux, partageant les mêmes peurs et révoltes.

Le titre du film annonce la couleur. C’est l’histoire d’une violence, celle du capitalisme, de la course aux profits, une violence qui exploite, qui broie et qui tue aussi.

À travers différents moments de la lutte des salariéEs, on assiste à des réunions avec le patron de l’usine puis avec le grand patron du groupe. On voit l’État intervenir, essayant de jouer le rôle du médiateur. La violence est omniprésente, celle du cynisme et de l’arrogance patronales (« C’est difficile de licencier pour nous aussi »), celle de l’hypocrisie du gouvernement avec sa prétendue impuissance (« On ne peut pas tout »). En regardant les images, on prend de plein fouet cette violence permanente, quotidienne, une violence invisible qui est très bien mise en évidence. Une violence qui explique et justifie la colère, la révolte contre un système et contre le monde des possédants.

La « guerre » devient légitimement celle des salariéEs qui ont leur dignité et leur solidarité pour se défendre. Protester, crier, bloquer, occuper, envahir, bousculer deviennent les seuls moyens de se faire entendre. Plusieurs scènes du film sont d’ailleurs clairement des rappels de moments de lutte des Contis (Xavier Matthieu fait partie des « conseillers ») ou d’Air France.

Refus de se résigner

La violence, c’est aussi, tout le long du film, celle d’un traitement médiatique des conflits sociaux, classique, qui stigmatise la « violence » ouvrière, celle de la colère, montrant des patrons blessés, pourchassés, qui deviennent alors les victimes, dans une spectaculaire inversion des choses.

Enfin, la violence, c’est celle des problèmes posés par la lutte, et des rapports entre salariéEs en lutte. Les grévistes, les syndicalistes sous la pression d’un combat désespéré, se disputent sur les formes de la lutte comme sur les revendications. Les échanges sont terribles entre, d’une part, celles et ceux qui mettent en avant la bataille pour la défense des emplois ou des formes d’action plus radicales et, d’autre part, celles et ceux qui veulent mener la bataille pour des primes de licenciements. On voit bien, sans jugement sur lesquels seraient les bons ou les mauvais, les dégâts de la division parmi les salariéEs.

Vincent Lindon et tous les acteurEs amateurEs sont formidables, incroyables de justesse et d’émotion. Le film est dur, mais pas aussi noir que le précédent de Brizé, la Loi du marché, parce qu’il y a une lutte et donc le refus de se résigner, l’espoir de changer la donne. Un film qui donne à voir la réalité, celle d’un capitalisme brutal et injuste, celle d’une guerre de classe menée par les possédants. Loin d’être pessimiste ou fataliste, le film montre qu’on peut s’opposer à ce qui est censé être inéluctable, que la dignité et l’humanité sont dans la lutte collective, dans la solidarité. Ce film donne l’envie de se battre car il est un appel à la révolte, à ce que les salariéEs osent ne plus subir et prennent leurs affaires en main.

Philippe Poutou

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