Documentaire : Mémoires d’un condamné

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De Sylvestre Meinzer. Sorti le 1er novembre.  

Entretien. « Une deuxième affaire Dreyfus » s’est exclamé Jaurès, mais un oubli quasi général qui a assez vite recouvert la condamnation de Jules Durand, secrétaire des dockers charbonniers du port du Havre. 

Sylvestre Meinzer a réalisé un film de mémoire qui va au-delà du souvenir de Jules Durand pour s’ancrer dans l’histoire d’une ville ouvrière et de la corporation des dockers. Interviennent des personnes que Durand aurait pu, de nos jours, rencontrer : dans son immeuble, au syndicat, au palais de justice, etc. Les images, du port notamment, sont splendides. C’est un film à voir et à faire voir1. Nous avons interviewé Gérard Filoche, concerné à divers titres, sur l’affaire Jules Durand.

Tu t’es investi pour soutenir le film de Sylvestre Meinzer. Peux-tu rappeler le contexte de la condamnation de Jules Durand ?

Le transport du charbon par mer avait au début du 20e siècle un caractère stratégique. La Seine inférieure était le département qui en importait le plus via le port du Havre ; les négociants et armateurs étaient organisés contre toute action ouvrière qui tenterait de freiner leurs activités et profits. Or la CGT au Havre était puissante et combative : dès le 15 août 1900, elle imposait la journée de huit heures en deux vacations de quatre heures séparées par une pause de deux heures, temps marqué par la célèbre « cloche des dockers ». 

En octobre 1909, le « comité central des armateurs » se constitua et se dota, le 8 mai 1910, d’une assurance pour contrer les grèves de marins et dockers. Le patronat mécanisait, diminuant le nombre et les possibilités de revendications des 600 charbonniers du port. L’apparition en 1910 du dernier engin mécanique géant, le « Tancarville », précipita la grève.

Jules Durand fut élu secrétaire du syndicat des charbonniers par une assemblée générale qui établit un cahier de revendications le 16 août : révision des salaires, douches sur les quais, baisse du nombre d’heures de travail pour compenser l’arrivée de la machine, respect du repos hebdomadaire. La grève commença le 17 août. Les importateurs de charbon répliquèrent par un lock-out, activèrent le Tancarville, et importèrent des « jaunes » pour y travailler.

Jules Durand était donc un « homme à abattre » pour le patronat ?

Effectivement, et tous les moyens vont être mobilisés. Il fut arrêté le 11 septembre, avec pour objectif de briser la grève. Le prétexte fut qu’il y avait eu la veille au soir une rixe entre gens alcoolisés, et qu’un contremaître, par ailleurs « un renard », un « jaune », Louis Dongé, était tombé la tête dans le caniveau, et décédé à l’hôpital des suites de sa fracture du crâne, Jules Durand, syndicaliste, membre de la Ligue des droits de l’homme, et de la Ligue antialcoolique, était chez lui, en famille, ce soir-là. Mais ils l’accusèrent quand même de « responsabilité morale ». Il fut jugé en moins de deux mois, avec une instruction bâclée, trafiquée par les patrons de la Transat qui payèrent une dizaine de faux témoins et, bien que défendu par la CGT et un jeune avocat inexpérimenté, René Coty, il fut condamné le 25 novembre 1910 à la guillotine (tandis que les acteurs de la bagarre avec le contremaître étaient envoyés au bagne). Cette arrestation de Durand servit à stopper la grève (le 14 septembre).

Commence son calvaire : Jules Durand est transféré dans l’horrible cellule des condamnés à mort, à la prison de Rouen, isolé, camisole de force, fers aux pieds et aux mains, affublé d’une cagoule noire. C’est là que, maltraité, il perd la raison. Une campagne pour la révision du procès s’engage et il est partiellement gracié le 31 décembre. La peine de mort est commuée en sept années de prison. La campagne pour sa libération et sa réhabilitation s’amplifie dans le monde entier et en France, avec Jean Jaurès à sa tête. 

Mais Jules Durand s’enfonce dans des ténèbres dont il ne sortira pas. Quand il sera libéré en février 1911, il est trop tard. Il ne saura ni l’annulation de ses condamnations ni, le 15 juin 1918, son acquittement définitif, par la Cour de cassation. Il meurt, oublié de presque tous, à l’hôpital psychiatrique de Quatre-Mares à Sotteville-lès-Rouen, le 20 février 1926.

Jules Durand a été triplement victime d’une machination judiciaire destinée à briser l’action syndicale, d’un procès inique dont tous les rouages sont, depuis, connus dans le détail, et d’une absence de réparation et de condamnation de la Transat et des organisateurs des faux témoignages, les ingénieurs Ducrot et Delarue, aujourd’hui clairement identifiés.

Propos recueillis par Henri Wilno 

 

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