Dix ans d’Action directe

De Jann Marc Rouillan. Agone, 2018, 412 pages, 22 euros.

Libéré des contraintes du contrôle judiciaire qui lui interdisait, entre autres, de s’exprimer sur les faits pour lesquels il avait été condamné, Jean-Marc Rouillan nous livre un témoignage essentiel : celui d’un des cofondateurs d’Action directe.

Chroniquant une interview de Jean-Marc à l’occasion de la sortie du livre, Libération ne peut s’empêcher de titrer : « Jean-Marc Rouillan livre sa saga sanglante ». Preuve que l’entreprise de délégitimation et de dépolitisation de la question de la violence du mouvement révolutionnaire a encore de beaux jours devant elle… On se souviendra ainsi du titre du même journal à l’occasion de l’exécution par la RAF (Rote Armee Fraktion, Fraction armée rouge) de l’ancien nazi Hans-Martin Schleyer, devenu chef du patronat allemand : « RAF-RFA, la guerre des monstres ».

Continuons le débat !

Ce livre en dérangera plus d’unE. En premier lieu les flics, les juges, et la plupart des journalistes qui, depuis quarante ans, ont participé au black out et à la désinformation sur Action directe (AD). Il dérangera également celles et ceux qui, par opportunisme ou par inconséquence, n’ont pas levé le petit doigt lorsque la répression de l’État a frappé durement les camarades d’AD, et ont entretenu la légende d’un petit groupes d’alluméEs sans histoire et sans légitimité. 

Méthodiquement, Jean-Marc égraine la liste des actions revendiquées par AD, de la première – le mitraillage du CNPF (Conseil national du patronat français, ancêtre du Medef) le 1er Mai 1979 – jusqu’aux arrestations de Vitry-aux-Loges en février 1987, qui mirent un point final aux actions de l’organisation. Le nombre des actions est impressionnant, la logistique déployée également. Le nombre de camarades impliquéEs dans la préparation et la réalisation des actions démonte définitivement la légende du « petit groupes d’activistes coupés des masses ». Mais ce qu’on retiendra surtout de cette lecture, c’est le caractère internationaliste et anti-impérialiste de ce combat. Un exemple parmi d’autres : la campagne contre la tenue du G7 à Versailles de juin 1982. Action directe décide alors de frapper les représentations en France du FMI et de la Banque mondiale.

On ne peut cependant réduire Action directe à un groupe de lutte armée clandestin. La plupart de ses membres sont issuEs du mouvement autonome et du mouvement libertaire, beaucoup avant leur clandestinité ont mené des batailles syndicales, des grèves au sein de leurs entreprises. Après l’amnistie arrachée à Mitterrand en 1981, l’orientation prioritaire d’AD était l’implantation dans les quartiers populaires, notamment dans le quartier Barbès où l’organisation tenait plusieurs squats politiques et d’habitation, en coordination avec des camarades d’organisations turques. Cette expérience riche fut interrompue par la répression policière qui ne cherchait qu’à criminaliser les camarades depuis leur sortie de prison.

Dans la dernière partie du livre, Jean-Marc amorce un retour critique, et invite à un débat collectif : « Nous avons échoué. Il est impossible de le contester. Mais il est essentiel de se pencher sur la nature de cet échec. Les critiques doivent être examinées. Et des enseignements tirés ensemble. »

Alain Pojolat

 

Licence créative commons

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.