Des lectures pour l’été

Comme chaque année, l’Anticapitaliste vous propose une sélection de livres pour l’été. Romans, essais, BD, livres pour la jeunesse : une variété de titres, la plupart récemment parus, pour certains déjà évoqués dans nos colonnes. Une sélection réalisée par la librairie La Brèche et par la rédaction du journal. 

 

Dominique Manotti, Bien connu des services de police, Éditions Folio, 5,90 euros.

Dominique, bien connue des services du NPA, qui a, entre autres, participé, l’an passé, à notre université d’été, nous livre comme toujours un roman policier très engagé. Extrêmement bien documentée, s’inspirant de la vraie vie, elle aborde le sujet explosif des rapports police/banlieues avec un réalisme troublant. Les noms des localités sont à peine changés, et l’auteure nous plonge dans ce monde gris où délinquance et maintien de l’ordre se côtoient parfois de trop près, où les objectifs de maintien de l’ordre imposés par la « grande politique » fait monter la tension, jusqu’au moment où, incendies de squats immigrés aidant, l’explosion desdits « quartiers » est survenue en 2005. Le quotidien de 2018 est là pour nous montrer que le roman de Dominique reste malheureusement d’actualité.

 

Fred Vargas, Quand sort la recluse. Éditions J’ai lu, 8,40 euros.

Connue et traduite dans plus de quarante pays, ayant vendu des millions d’exemplaires, Fred Vargas est une auteure à succès. Ici, contrairement à Manotti, nous sommes loin des affres d’une société en décomposition. Les flics y font bien leur métier, le commissaire est sympathique et cultivé, à l’opposé du héros classique, les méchants sont des vrais méchants, mais des méchants ordinaires, c’est juste une haine tout aussi ordinaire, presque justifiée, qui les fait agir. L’irruption de l’araignée tueuse dans ce contexte était une vraie gageure… en l’occurrence réussie.

 

Ake Anstallning, Le Travailleur de l’extrême. Éditions CMDE, 13 euros.

Le titre est déjà une parodie. On s’attend au récit épique du quotidien d’une profession à haut risque ou au moins à l’exposé d’une vie d’abnégation au service de… de qui au fait ? Du capital ? Eh bien non, tout à l’opposé, c’est une pure tranche de rigolade. Le sujet est certes sérieux, mais les situations décrites valent le coup, à se rouler carrément par terre. C’est la vie d’un mec, d’un mec d’aujourd’hui, un peu anar, un peu punk, qui vomit le travail et les chefs, qui le lui rendent bien. Il est très conscient des injustices, un précaire, les petits boulots qui s’enchaînent… Résister et saboter, ne pas perdre sa vie à la gagner. 15 récits de petits boulots vécus par l’auteur où l’absurdité le dispute au tragique. Le capitalisme vu d’en bas et l’envie de le mettre à sa place : la poubelle.

 

Mort au capitalisme ! Éditions Libre, 7 euros. 

Un petit cahier de coloriage pour les vacances, une activité pour les enfants et les parents. Pendant que l’enfant dessine, les parents ont tout le loisir de lire les petites bulles… et charge à eux de l’expliquer aux enfants ! 

 

Michaël Escoffier (illustrations Sébastien Mourrain), J’ai perdu ma langue. Seuil jeunesse, 11,90 euros. 

Un livre pour tout-petits qui permet d’aborder un vocabulaire simple et une forme d’allégorie pour courir après la parole, et la trouver accessible devant nous. Ce petit livre fera découvrir à l’enfant différents lieux, au travers d’illustrations amusantes et ludiques. 

 

 

Tyto Alba, La Casa Azul. Éditions Vertige Graphic, 15 euros. 

Une couverture d’un bleu profond : que pouvions nous attendre d’autre d’une BD qui s’apprête à nous raconter les anecdotes de vie de cette maison, la fameuse Casa Azul. Au travers des yeux de Chavela Vargas, icône de la chanson traditionnelle mexicaine, cette BD nous raconte la vie de la narratrice et de ses deux comparses de l’époque : Frida Kahlo et Diego Rivera. Un hommage à Chavela et Frida, deux figures féminines de l’art au Mexique, icônes aujourd’hui encore des mouvements féministes à travers le monde, et une entrée dans l’univers de la Casa Azul.

 

 

Pat Perna (dessins Nicolas Otero), Mort par la France. Les Arènes BD, 20 euros.  

«Nique la france et son passé colonialiste » (Zep, Nique la France).

Comment commencer autrement la présentation de cette BD, qui raconte un crime de masse raciste encore nié par l’État français ? Une négation qui, au regard de la politique menée par Collomb, n’étonne pas vraiment… Cette BD raconte la journée du 1er décembre 1944 à Thiaroye au Sénégal, lorsque l’armée française coloniale a tiré et assassiné des centaines de soldats « indigènes », tirailleurs sénégalais. L’enjeu pour l’auteur est de rendre hommage à ces hommes mort PAR la France raciste et colonialiste.

 

 

Martin Barzilai, Refuzniks. Libertalia, 20 euros.

Ils et elles s’appellent Tamar, Yaron ou Gal. ÉtudiantEs, agriculteurEs, postierEs, ancienEs officiers ou parlementaires, vivant à Tel Aviv ou à Jérusalem, âgés de 20, 40 ou 60 ans… Entre 2007 et 2017, le photographe Martin Barzilai a rencontré à plusieurs reprises une cinquantaine de ces IsraélienEs dits « refuzniks », qui refusent, pour des raisons politiques ou morales, de servir une société militarisée à l’extrême où le passage par l’armée est constitutif de la citoyenneté.

En filigrane, ces refuzniks racontent l’histoire d’Israël, ses failles et ses contradictions, son caractère pluriel. Et dressent le portrait d’une société où tout devra être repensé pour construire un futur moins sombre (­présentation de l’éditeur).

 

Gaël Faye, Petit Pays. Le Livre de poche, 7,20 euros

C’est à travers une bande de joyeux lurons vivant à Bujumbura, capitale du Burundi, qu’on découvre le génocide des Tutsis au Rwanda et au Burundi.

Gabriel, âgé d’une dizaine d’années vit, dans un quartier aisé, « l’Impasse », avec son père entrepreneur français, sa mère rwandaise tutsi et sa sœur Ana.

Ses copains : les jumeaux toujours prêts à raconter des histoires, Gino un autre métis, et Armand.

L’essentiel : se retrouver pour chaparder des mangues, dans le combi Volkswagen pour rêver, s’échapper boire une bière au cabaret, se promener le long des bougainvilliers… Une enfance heureuse mais qui va peu à peu se ternir.

D’abord avec la séparation de ses parents. Puis, par les bribes de conversations d’adultes, en écoutant à la radio avec Gino les nouvelles du front au Rwanda où le génocide débute en avril 1994.

C’est aussi à travers le retour de sa mère dans son pays d’origine à la recherche de sa tante Eusébie, mère de quatre enfants qu’elle considère comme sa sœur, qu’il va mesurer l’ampleur du drame.

Un génocide sous les yeux des Casques bleus et notamment de l’armée française qui a permis l’armement de l’armée rwandaise contre les Tutsis.

 

 

Assa Traoré, Lettre à Adama. Avec Elsa Vigoureux, Seuil, 17 euros.

C’était en juillet 2016, il y a près de deux ans, et les circonstances de sa mort ne sont toujours pas connues ou plus exactement toujours pas reconnues officiellement par l’État. 

Comme souvent dans ces cas-là, les agissements des policiers sont entourés d’opacité et de mensonges, et couverts par les institutions. Et ce sont les familles, les proches des victimes qui sont obligées de se battre, de s’organiser collectivement pour comprendre et faire savoir ce qui se passe, pour obtenir la transparence et la vérité.

Dans cette lettre, Assa s’adresse à son frère, raconte en détail la journée où il meurt dans le commissariat de police, reconstitue les instants qui précèdent, décrit les heures et les jours qui suivent durant lesquels l’entourage se mobilise contre l’inacceptable. Elle raconte la répression qui s’abat sur les frères et la sœur d’Adama, contre celles et ceux qui osent se lever et dénoncer. 

C’est un combat pour la justice, pour la dignité, pour le respect et l’égalité des droits pour toutes et tous. Un combat loin d’être fini et qui rejoint celui d’autres familles, d’autres associations.

 

Angela Davis, Blues et Féminisme noir. Libertalia, 20 euros (avec un CD)

À travers la vie et l’œuvre de trois femmes noires, chanteuses de blues et de jazz, Angela Davis nous propose de découvrir à la fois l’univers musical dans lequel elles se sont trouvé plongées mais aussi et surtout l’émergence d’un féminisme noir anticipant les grands combats féministes ultérieurs. 

Si les discographes traditionnels du blues, généralement masculins, font plutôt la part belle aux hommes, Angela Davis nous fait partager le parcours des deux immenses « idoles » que furent Gertrude « Ma » Rainey et Bessie Smith. Des vies bousculées et bousculantes dans lesquelles les thèmes classiques du blues, la route et la misère sociale, se retrouvent au côté de la lutte politique, et surtout de la ­libération sexuelle. 

L’évocation de la vie et de la carrière de Billie Holiday est l’occasion d’un autre décryptage. Une chanteuse entre blues et jazz dont la presse étalait le plus souvent les difficultés de la vie et dont les textes étaient moins systématiquement « sociaux ». Angela Davis décode un ­deuxième degré dans l’interprétation de Billie Holiday, qui ouvre plus logiquement sur le célébrissime Strange Fruit.

Au total, trois histoires de femmes qui donnent une belle place au féminisme noir sur la voie de la lutte pour la libération de toutes les femmes.

 

 

Olivier Guez, la Disparition de Josef Mengele. Grasset,18,50 euros. 

Josef Mengele, considéré comme l’un des pires criminels nazis, médecin dans le camp d’extermination d’Auschwitz, surnommé « l’ange de la mort », a réussi pendant trente ans à passer au travers des mailles du filet. 

Soutenu par sa famille de riches industriels qui l’aidera à développer une filiale à Buenos Aires, il y vivra comme un roi alors que l’entreprise familiale, à Günzburg, prospérera allègrement, sans jamais être poursuivie. Olivier Guez, dans un récit très documenté, nous relate sa cavale.

Il alterne judicieusement le récit de la deuxième vie de Josef Mengele, en exil, et celui de son passé dans l’Allemagne nazie, ne lésine pas sur les descriptions atroces des tortures et autres « expérimentations médicales » sur les personnes déportées, et détaille les aides et complicités dont Mengele a bénéficié pour se cacher en Amérique latine. À commencer par l’Argentine bienveillante, où il arrive en 1949. Mengele devra plus tard, fuir au Paraguay, puis au Brésil, où il mourra seul, dans un quartier miteux. On a du mal à interrompre la lecture de ce récit, vrai travail de recherche qui nous replonge dans l’horreur du nazisme et la lamentable réalité qui fut celle de l’Argentine de Perón.

 

Samira Sedira, la Faute à Saddam. La Brune au Rouergue, 13,50 euros.

Un très court roman, mais un sujet sensible, traité d’une façon sensible elle aussi.

Deux jeunes français issus de l’immigration, engagés en 1990 dans les spahis, se retrouvent dans le désert du Koweït, dans une guerre d’une forme inconnue jusque-là, à la merci du commandement américain. Comment peut-on être soldat français, quand on est d’origine maghrébine, dans un conflit où l’Occident se bat depuis un pays « arabe », contre un autre pays « arabe » ? La violence du racisme, qu’il n’avait pas anticipée, son incapacité à y répondre (quelle est l’échelle dans l’absurde d’être assimilé par ses propres camarades de régiment à l’ennemi ?), vont conduire un de ces garçons au suicide et l’autre, d’origine italienne, à la dépression. L’ennemi n’est d’ailleurs qu’une vague idée dans cette microguerre, attente stérile qui a étonné le monde et a ouvert la porte au chaos moyen-oriental.

 

 

Sergueï Dounovetz, les Loups de Belleville. French Pulp, 15 euros.

La BD débute par une ouverture somptueuse par une cérémonie funéraire au Père-Lachaise où le nombre de flics et de barbouzes présents laisse comprendre très vite que les coups vont être tordus. Rue de la Bidassoa, des Balkans, du Repos (la mal-nommée), des Vignoles, de la Réunion ou des Haies, nous ne sommes pas dans le vingtième arrondissement touristique mais bien au cœur d’un Paris contemporain où s’affrontent les révolutionnaires kurdes du PKK, menés par la commandante Mâlin Berbang, et les services secrets du Millî İstihbarat Teşkilat (MIT) accompagnés des « Loups gris » (la milice fasciste supplétive).

L’histoire s’inspire beaucoup du triple meurtre survenu dans la nuit du 9 au 10 janvier 2013 au Centre d’information du Kurdistan, lorsque trois responsables femmes du PKK (dont une cofondatrice du parti) furent exécutées par un infiltré du MIT et des Loups gris. C’est donc sur fond de terrorisme, d’espionnage, de trafic de drogues et d’armes, ainsi que de prostitution, que le détective inventé par Léo Malet doit mener son enquête entre le double jeu de la DGSE et une police qui n’a pas les mains libres. 

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