Dernière marche avant l’enfer, de Gérard Delteil

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Pour cette dernière livraison avant la coupure estivale, nous publions une nouvelle inédite de notre camarade Gérard Delteil, écrivain de romans noirs, accompagnée d’une illustration de Romain Zeder. Qu’ils en soient tous les deux remerciés. Et bonne lecture !

La bombe avait été placée sous le siège de la voiture présidentielle. Elle explosa rue du Faubourg-Saint-Honoré, alors que le lourd SUV noir approchait de l’Élysée. Le Président fut désintégré sans ressentir la moindre douleur. Il se retrouva soudain seul au milieu d’une immense plaine qui s’étendait à perte de vue sous un ciel d’une couleur étrange, tirant sur le rose. Ses premières réactions consistèrent à se tâter car il avait un souvenir confus de l’attentat : un éblouissement fulgurant suivi du choc qui lui avait fait perdre connaissance. Son élégant costume sombre était toujours aussi impeccable que lorsque le valet l’avait sorti de la penderie, son nœud de cravate n’avait pas bougé et ses chaussures étincelaient. Rassuré, il fut cependant surpris de ne pas voir ses gardes du corps. Autour de lui, des gens d’apparences variées se dirigeaient vers une ligne blanche qui barrait l’horizon. Il se mit donc en marche lui aussi...

La ligne blanche se transforma peu à peu en une sorte de muraille percée à sa base de petits orifices devant lesquels s’étaient formées de longues files d’attente. Il distingua un portail gardé par des personnages qui semblaient droit sortis d’une bande dessinée vieillotte, avec leurs robes blanches et leurs ailes dorées. Curieux de savoir de quoi il retournait, Macron pressa le pas et entreprit de dépasser l’une de ces files, estimant que sa haute fonction lui conférait de toute évidence ce privilège. Mais des murmures de protestation s’élevèrent, et l’un des mystérieux gardiens de l’édifice lui signifia d’attendre son tour d’un geste autoritaire.

Il lui fallut donc piétiner pendant de longues heures entre une paysanne bolivienne toute ridée et un géant africain, avant de parvenir à ce qui était en fait un guichet.

– Nom, prénom, date et lieu de naissance, circonstances du décès, remplissez le formulaire, récita le préposé d’une voix monocorde.

– Mais, enfin, je suis le président de la cinquième puissance mondiale !

– Nom, prénom, répéta le fonctionnaire. Il y a des gens qui attendent...

Il inscrivit donc toutes ces données en s’appuyant sur une petite tablette. L’Africain lisait par dessus son épaule, ce qui l’irrita. Même dans un bureau de poste, une marque indique généralement l’espace à observer pour préserver l’intimité des clients... Le préposé pianota sur le clavier d’un ordinateur, et une imprimante à bout de souffle cracha un document qu’il remit à Macron.

– Vous avez un numéro en haut à gauche.

Une porte se découpa dans le bâtiment. Il l’emprunta, traversa un couloir qui donnait accès à une vaste salle et alla s’asseoir sur un banc en plastique moulé entre cette fois un petit Asiatique affligé de tics et un Nord-Américain de forte corpulence qui empestait la bière et la transpiration. Les numéros s’affichaient dans un petit rectangle lumineux. Macron essaya de calculer le temps qu’il lui faudrait encore attendre, compte tenu de la vitesse de défilement des numéros et du nombre de personnes présentes, puis y renonça. Quand leur tour venait, les gens allaient s’installer dans des boxes disposés derrière une grande baie vitrée à travers laquelle on n’apercevait que des silhouettes.

Il lui fallut donc se prêter ainsi à d’innombrables formalités avant qu’on lui remette, au travers d’un autre guichet, un sac contenant des produits de première nécessité, comme on en fournit aux prisonniers : brosse à dents, serviette de toilette, savon, papier hygiénique, puis qu’on lui désigne un lit dans une sorte de grand dortoir.

– Vous êtes dans le petit purgatoire, consentit à lui expliquer l’un des personnages en robe blanche.

– Le petit purgatoire ?

– Oui, ce n’est pas exactement un purgatoire, mais nous avons pris l’habitude de l’appeler ainsi. En fait c’est la zone d’attente, un camp de transit si vous préférez.

– Je vois. Et on doit y rester longtemps ?

– Le temps nécessaire pour qu’on traite votre dossier et qu’on décide si vous avez droit immédiatement à l’auréole, si vous devez faire un peu de purgatoire, le vrai, ou si on vous envoie en bas.

– En bas ?

Son interlocuteur baissa la voix.

– En enfer... Mais on ne prononce jamais ce mot ici. Je vous souhaite bonne chance.

Il voulut s’éloigner mais Macron le retint par la manche.

– Vous ne pouvez pas me traiter de cette façon, je suis...

– Inutile de me raconter votre vie terrestre. Je n’ai aucune influence sur les équipes chargées des dossiers.

– J’exige de rencontrer saint Pierre immédiatement ! déclara d’une voix ferme l’ex-président qui avait enfin compris la situation.

L’ange bedonnant émit un petit sifflement.

– Saint Pierre ? Et pourquoi pas Dieu en personne ? Vous vous imaginez que saint Pierre n’a que votre dossier à étudier ? Vous savez combien nous avons eu d’arrivants avec les guerres du Moyen-Orient et les famines d’Afrique de l’Ouest ? Regardez autour de vous !

Macron changea de tactique. Il prit par l’ange le bras.

– Justement, cher ami, j’ai l’intention de proposer à saint Pierre des mesures qui pourraient améliorer la situation.

L’ange soupira.

– Remplissez un formulaire. Je le transmettrai.

Le temps que Macron passa ensuite dans le centre de transit lui parut d’autant plus long que sa carrière éclair ne lui avait pas appris la patience. Pourtant, quand il fut enfin convoqué, il s’appliqua à ne rien laisser transparaître de son exaspération.

– Vous avez une chance inouïe, lui glissa l’ange, saint Pierre en personne va vous accorder un entretien. Surtout allez à l’essentiel, il ne pourra vous consacrer que quelques minutes.

Le bureau de saint Pierre était aussi désuet que les ordinateurs de l’accueil. Il donnait néanmoins sur des espaces verts agréables et des terrains de jeux où l’on voyait batifoler des élus coiffés de leurs auréoles.

Saint Pierre affichait un air las.

– Vous prétendez donc avoir des solutions pour tout ce qui ne va pas dans notre maison ?

Le ton était sarcastique mais Macron affecta de l’ignorer et arbora son sourire de gentil jeune homme bien élevé.

– Absolument. Il faut commencer par réduire vos charges en optimisant la productivité. Comment recrutez-vous les personnels chargés de l’accueil et de la gestion des dossiers ?

– C’est un peu compliqué. Nous ne pouvons pas imposer ces tâches fastidieuses à des élus. Nous faisons donc appel à des gens condamnés au purgatoire et en situation d’attente. Mais nous ne voulons pas leur en demander trop, ce ne sont pas des damnés. Et je n’ai qu’une petite équipe d’anges de confiance pour vérifier leur travail.

Macron se caressa le menton.

– Je vois. Le turn over doit être élevé. Votre système est trop rigide et trop lourd. Pourquoi ne pas utiliser les compétences de certains damnés et celles des élus qui ont fait leurs preuves sur terre en leur accordant une autonomie de décision ? Les plus compétents sont certainement les gestionnaires, les chefs d’entreprises...

Saint Pierre l’arrêta d’un geste.

– Ça ne me semble pas conforme à l’esprit de notre maison.

– Tout ce qui va dans le sens de l’augmentation de la rentabilité va dans le bon sens. D’autant que j’ai cru comprendre que vous n’êtes plus en mesure de fournir tous les services qu’on attend d’un véritable paradis. La solution est simple : faire travailler davantage vos personnels, prolonger leur purgatoire et réduire le nombre d’élus. Je crois aussi que vous auriez tout intérêt à faire des économies d’échelle en partageant certains services avec... ceux d’en bas.

L’un des épais sourcils blancs de saint Pierre se leva.

– Ce n’est ni très... catholique ni très orthodoxe, mais au point où nous en sommes... De quoi avez-vous besoin pour tenter l’expérience ?

– Donnez moi accès aux dossiers. Je vais sélectionner quelques compétences pour tout remettre à plat. Dans un premier temps, nous allons alléger les procédures administratives et réduire les charges en simplifiant les critères d’attribution des auréoles. Ils sont beaucoup trop nombreux d’après ce que j’ai cru comprendre.

– Il faut tout de même que j’en réfère en haut, bougonna saint Pierre.

Macron lui adressa un sourire rassurant.

– Ne vous inquiétez pas. Quand... euh... votre patron verra les résultats, il ne pourra qu’être satisfait. Quand je travaillais pour la banque Rothschild, ce n’est pas pour rien qu’on m’a surnommé le Mozart de la finance, vous savez... Une maison comme la vôtre n’est pas plus difficile à gérer qu’une grande banque. Quant au rapport, pas de problème. Je sais que vous êtes surbooké, je peux vous rédiger un projet...

De guerre lasse, saint Pierre lui accorda un bureau et l’autorisa à embaucher.

– Il faudrait que tous mes collaborateurs, quel que soit leur statut actuel ou l’état de leur dossier, puissent disposer de l’auréole, au moins à titre provisoire, afin de leur donner une certaine autorité, réclama encore Macron.

Ces exigences satisfaites, l’ex-président commença par s’attribuer l’auréole de première classe puis constitua son équipe. Il la sélectionna parmi des personnalités arrivées récemment qu’il avait côtoyées dans son existence terrestre. Un cocktail de dirigeants de banques d’affaires et de l’industrie, et pour compléter le tableau deux jeunes loups frais sortis de l’ENA, dont l’un devait sa présence à un accident de jet-ski et l’autre à une overdose de coke...

La restructuration sembla porter ses fruits : les files d’attente diminuèrent et les camps de transit se vidèrent. Un incident mit pourtant le feu aux poudres. Alors qu’il faisait son jogging matinal, l’archange Gabriel croisa trois élus coiffés de l’auréole réglementaire. À sa surprise, Gabriel, qui avait une mémoire visuelle prodigieuse, identifia Hjalmar Schacht, le banquier de Hitler, qui devisait joyeusement avec David Rockefeller et Julian Knott, directeur général de JP Morgan Chase. Un peu plus loin, il se retrouva nez à nez avec Al Capone flanqué de Lucky Luciano. Leurs auréoles toutes neuves flottaient au dessus de leurs borsalino...

Furieux, Gabriel pianota fébrilement sur son smartphone pour appeler saint Pierre.

– Comment ces gens-là ont-ils pu être admis ? éructa l’archange. Rockefeller a ruiné des quantités de gens, Schacht est pour le moins complice d’un des plus grands génocides de l’histoire, et non seulement la banque de Knott s’est développée grâce à la traite des esclaves, mais il a tué sa femme avant de se suicider ! Quant à Al Capone, inutile de vous faire un dessin.

Saint Pierre parut mal à l’aise.

– Ce sont les nouveaux critères d’admission : rentabilité, efficacité... D’un certain côté, ça simplifie le tri, mais évidemment...

L’archange Gabriel adressa immédiatement par texto un rapport au Très-Haut, lequel entra dans une violente colère et décida d’expédier Macron en enfer sans même attendre l’examen de son dossier. Saint Pierre convoqua donc Macron pour lui faire connaître ces dispositions.

– Je suis un peu gêné de vous annoncer cela, cher ami, car vous avez sans doute fait de votre mieux. Mais vous serez sans doute plus à votre place en bas. Il n’y a pas de lois sociales, pas de Code du travail, pas de règles d’urbanisme ni de protection de l’environnement. Vous devriez vous y plaire.

Macron fut projeté dans un grand tourbillon et se retrouva cette fois dans un couloir sombre encadré de grilles derrière lesquelles des damnés étrillés par des diablotins hurlaient de douleur et appelaient à l’aide.

L’ancien président avisa un couple de jeunes démons, assis sur le sol, la cigarette au bec, leurs tridents posés à côté d’eux.

– Allez me chercher Satan. J’exige de le voir immédiatement.

Un des diablotins lui adressa une moue ironique.

– Vous pouvez toujours exiger. C’est l’heure de la pause.

Une jeune femme aux oreilles pointues moulée dans un costume de cuir noir, qui évoquait un mélange de Madonna et de Nathalie Kosciusko-Morizet, se matérialisa alors devant lui.

– Que puis-je faire pour vous ?

– Je ne vous imaginais pas sous cette apparence.

– Je peux en changer si celle-ci ne vous convient pas.

Et elle se transforma en un homme rond et patelin qui avait à la fois des airs de famille avec Raymond Barre et François Bayrou.

Macron tendit la main vers les grilles d’où provenaient les gémissements des damnés.

– Je n’imaginais pas non plus votre maison de cette façon. On m’a parlé là-haut d’un lieu où toutes les lois sociales ont été abolies, où il n’y a aucune barrière aux profits...

Satan reprit l’apparence de la jeune femme et lui adressa un sourire ravageur.

– Voyons, M. Macron, vous n’ignorez rien de la propagande et de la publicité...

Puis elle se métamorphosa en un adolescent androgyne évoquant David Bowie, vêtu d’un costume étincelant, et jeta un regard courroucé sur le couple de démons toujours affalés à côté de leurs tridents.

– Même ici, comme vous le voyez, il y a des réformes à faire. Alors vous êtes le bienvenu !

***

Cette nouvelle est inspirée d’une autre de Gérard Delteil publiée dans son recueil Bugs (toujours disponible chez Folio Gallimard) sous le titre Bug d’enfer, nouvelle dont le personnage principal était alors Bill Gates...