De nos frères blessés

De Joseph Andras Actes Sud, 2016, 17 euros. 

Fernand Iveton, ouvrier, militant du Parti communiste algérien et engagé activement dans la lutte pour l’indépendance, a été guillotiné le 11 février 1957. Il revit à travers le roman de Joseph Andras.

Fernand Iveton (et non « Yveton », son nom étant souvent mal orthographié, non seulement dans des articles mais également dans la Guerre d’Algérie d’Yves Courrière) se considérait comme algérien et avait posé une bombe dans son usine de telle façon qu’elle ne risque pas de faire de victimes. La bombe n’a pas explosé. Après son arrestation, il fut torturé par la police française et présenté comme un tueur par la grande presse.

Le livre de Joseph Andras est un roman. Il colle aux faits historiques pour ce qui est du geste d’Iveton, mais il cherche avant tout à restituer l’être humain, et pas seulement le militant. On assiste donc à la rencontre entre le « pied-noir » anti-colonialiste et sa future femme Hélène, d’origine polonaise et sans illusion sur la réalité du « communisme » au pouvoir. Andras a su éviter l’écueil de la « statufication » d’Iveton : ses personnages existent vraiment, notamment Hélène qui ne veut pas craquer et reste digne face à la meute colonialiste.

C’est en même temps un livre politique qui dégage l’Algérie coloniale de la dichotomie pieds-noirs/Algériens musulmans, et fait revivre cette minorité d’Européens et de Juifs qui se sont engagés dans la lutte pour l’indépendance. Certains l’ont payé de leur vie, même si Iveton est le seul « Européen » à avoir été guillotiné. 

À propos de la violence...

L’arrière-plan politique de l’action se dégage au fil du récit : la crise du PC algérien après le déclenchement de l’insurrection de 1954, et ensuite la décision d’un certain nombre de militantEs de rompre avec les atermoiements de la direction et de s’engager activement dans la lutte pour l’indépendance. Quant au PCF, sa solidarité sera limitée, et ce n’est qu’après sa condamnation à mort qu’un des grands avocats du parti prendra Iveton en charge (et échouera à obtenir sa grâce).

La question des formes de lutte n’est pas éludée : Iveton est pour l’indépendance de l’Algérie et, non seulement, soutient la lutte armée, mais s’y engage. Toutefois, il a une limite : il refuse la violence aveugle et les victimes civiles. En cela, il se distancie de certains des attentats du FLN. Quelle est la borne de la violence révolutionnaire ? Vieille question, toujours pertinente.

Fernand Iveton avait fait l’objet d’une biographie de de Jean-Luc Einaudi parue il y a trente ans. Le roman de Joseph Andras vient à point nommé pour rappeler les crapuleries de la « gauche » de gouvernement : alors qu’il n’ avait pas fait de victime, le recours en grâce d’Iveton a été refusé par le président de la République, René Coty, avec l’accord du ministre de la Justice de l’époque, François Mitterrand, et du chef du gouvernement, le socialiste Guy Mollet.

Joseph Andras (c’est un pseudonyme) a été désigné comme lauréat du prix Goncourt du premier roman, et a alors annoncé qu’il déclinait la récompense. « Un boulanger fait des baguettes de pain, un plombier débouche des canalisations, un écrivain écrit : c’est aussi simple que ça. Tout est dans le livre, je ne vois pas vraiment ce que j’aurais à ajouter de plus », a-t-il ensuite déclaré.

Henri Wilno

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