Black Panther : le super-héros au secours des Démocrates

Le dernier né du Marvel Cinematic Universe est sorti la semaine dernière. Réalisé par Ryan Coolger, l'auteur de Creed (le digne successeur de la saga Rocky Balboa), le film nous présente le personnage de la Panthère Noire, incarné à l'écran par Chadwick Boseman, ainsi que son royaume, le Wakanda, pays africain imaginaire d'où est issu le vibranium (métal qui compose le bouclier de Captain America). Le traitement du Wakanda est d'ailleurs sublime, et au contraire de la plupart des films Marvel, de longs plans nous présentent cet univers, ses paysages et son architecture. C'est tellement réussi qu'on regrette de ne pas avoir pu en voir d'avantage tant il est rare de voir un nouvel univers à la fois si cohérent et si diversifié dans une production MCU.

Créée en 1966, la Panthère noire, premier super-héros noir dans les comics étatsunien, est, depuis sa genèse, l’un des personnages de Marvel les plus marqués par leur ancrage social et politique. Son adaptation au cinéma cette année a lieu dans le contexte nord-américain de la victoire de Donald Trump, de la remise sur le devant de la scène de la question raciale par Black Lives Matter et d'une succession de protestations, de prises de parole, de boycott des cérémonies de la part des personnalités noires du cinéma US, au sujet des rôles qui leur étaient assignés, ce qui fait inévitablement d’un film comme Black Panther, dont le casting est presque intégralement noir, un film politique. Le film n'a d'ailleurs pas eu besoin de plus pour déclencher, avant même sa sortie, une campagne raciste de la part de l'extrême droite française et étatsunienne1. Le Mwasi a été aussi victime d'attaque de la part de la Licra suite à la projection-débat organisée en non-mixité2. Ces événements sont la preuve qu'encore aujourd'hui, faire un film comme Black Panther est un acte progressiste.

Une politique de la représentation…

Très attendu par les communautés afro-descendantes, le film porte à l'écran un casting composé presque exclusivement d'actrices et d'acteurs noirEs dans une aventure qui ne traite ni d'esclavage ni de la violence des ghettos, mais bien de super-héros et de super-héroïnes. Cela pourrait sembler anodin, mais ça ne l'est plus lorsque l'on prend la mesure de l'absence d'héroïnes et d'héros noirs à vocation universelle, et son impact sur la construction d'une identité et de son imaginaire3.

Et effectivement, Ryan Coolger s'est parfaitement nourri, non seulement de la culture afro-américaine, mais aussi d'influences multiples des cultures africaines (éthiopienne, nigériane, sénégalaise, congolaise, sud-africaine, etc.) pour façonner le Wakanda dans ses vêtements (les costumes imaginées par Ruth E. Carter, la costumière de Spike Lee, sont magnifiques), son architecture, sa musique (la bande originale, particulièrement réussie, alterne entre le hip hop produit par Kendrick Lamar et la musique d''influence sénégalaise et sud-africaine composée par Ludwig Göransson), sa langue et les accents de ses personnages, ses structures sociales et ses tensions politiques (migrations intra-africaines, rapts de guerres, scandale géologique, ancien révolutionnaire devenant despote, etc.)  et mettre au cœur d'un blockbuster cette identité multiple afro-américaine. Comme dans les années 1970, la Panthère noire est parvenue à s'émanciper en partie de l'ethnocentrisme des productions étatsuniennes pour offrir des héros et héroïnes noires et africaines, des modèles auxquels les personnes concernées pourront s'identifier, qui ne sont pas définis par leur déviance au modèle de l'Amérique blanche.

Cette rupture avec l'archétype du héros US est d'autant plus marquante lorsque l'on s'intéresse à la diversité des rôles féminins. Combattantes, maîtrisant les ressorts de la politique, ayant chacune leurs objectifs, développant des nouvelles technologies de pointe, possédant toutes un humour acéré, les personnages de Nakia, Shuri et Okoye, qui bénéficient d'une très belle écriture, d'une superbe interprétation et d'une classe sans pareille, promettent de longues soirées à argumenter pour déterminer laquelle est la plus badass. Comparativement, il est surprenant et quelque peu regrettable, de constater l'enfermement des personnages masculins dans une hyper virilité stéréotypée. Il est aussi dérangeant de constater que la société wakandaise, malgré son avancement technologique, a préservé des structures sociales assez peu compatibles avec ce qu'on imagine être son organisation économique. C'est principalement dû à l'héritage des comics, mais l'idée que l'Afrique, peu importe son développement, ne saurait connaître d'autre régime politique que celui des clans et des rois semble un peu essentialiste.

… qui cache une morale contre-révolutionnaire.

Et c'est ici qu'on peut commencer à critiquer sérieusement le film. Car derrière sa réussite esthétique sans commune mesure avec les autres films du MCU (univers détaillé et travaillé, costumes, chorégraphies des combats, plans audacieux, …) et son idéologie progressiste affichée (blague sur le végétarisme, personnages féminins irrévérencieux, histoire centrée sur des problématiques africaines et afro-américaines, vocabulaire emprunté à la culture hip hop), Black Panther porte un discours politique à rebours de la politique du Black Panther Party dont il emprunte le nom et les codes4. Il serait complexe d'aborder le sujet sans dévoiler la fin du film, mais on peut résumer le problème ainsi : le Wakanda a prospéré économiquement en s'appuyant sur une politique isolationniste et conservatrice et sur une indifférence vis-à -is du reste du peuple noir. Cette indifférence est remise en cause par deux camps politiques : l'un est révolutionnaire, l'autre pacifiste et pro-capitaliste. Killmonger, qui incarne le révolutionnaire, et le méchant du film, est traité tantôt comme un sociopathe cruel, tantôt comme un dictateur criminel et illégitime. C'est l'autre voie que le film va promouvoir, celle de l'aide au développement, des ONGs, de la coopération internationale et de l'ONU, sous le regard bienveillant de la CIA et des États-Unis. Il est important de rappeler que l'antiracisme du parti démocrate, à son apogée avec l’élection d'Obama, est aujourd'hui en crise de légitimité auprès du prolétariat noir étatsunien. Black Panther vient donc nous rappeler brutalement, même si cela est fait avec la plus grande élégance, que, pour la gauche libérale américaine, la solution n'est pas dans la lutte collective antiraciste et anticapitaliste du Black Panther Party, mais dans l’intégration de l’élite des anciens coloniséEs à l’appareil politique et économique néolibéral5.

Camille Nashorn

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