B. Traven : l’homme qui n’était de nulle part

La réédition chez Libertalia de la biographie de Traven écrite par Rolf Recknagel est l’occasion de redécouvrir un écrivain à l’œuvre et au parcours très singuliers.

Le nom de B. Traven apparaît pour la première fois en 1925 lorsque le rédacteur en chef du quotidien Vorwärts, organe du SPD, reçoit du Mexique un roman intitulé Les cueilleurs de coton, avec ces précisions : « Nom d’auteur : B. Traven. Adresse B. Traven, Tampico, boîte postale 972. » Après la troisième livraison dans Vorwärts, La Guilde du Livre Gutenberg, établie à Leipzig, propose à Traven l’édition de son roman. D’autres suivront, dont Le Vaisseau des morts (1926), Le Trésor de la Sierra Madre (1927) et La révolte des pendus (1936).

Traven se présente alors comme un Américain, né aux USA de parents américains. Des hypothèses fantaisistes circulent déjà : derrière B. Traven se cacherait London, Ambrose Bierce mystérieusement disparu au Mexique, ou même le fils illégitime du kaiser Guillaume II. Et il faudra attendre encore des années avant que son identité ne soit formellement établie par les recherches de Rolf Recknagel.

 

Des Conseils ouvriers de Bavière au Mexique

En réalité, dès la parution du Vaisseau des morts, deux écrivains allemands – Oskar Maria Graf et Eric Müsham – se souviennent d’un de leurs compagnons de lutte du temps de la République des conseils de Munich (1918/1919) : « un homme qui écrivait avec la même passion et préservait son anonymat avec la même obstination. Il s’agissait de Ret Marut, rédacteur en chef de la revue Der Ziegelbrenner (Le Fondeur de Briques). »

Ret Marut s’était fait connaître à Munich dès 1917 par la publication de cette revue anarchiste, violemment antimilitariste. Unique rédacteur, il la diffusait par abonnements avec l’aide de sa compagne d’alors, Irène Mermet. Le 7 novembre 1918 se crée la République des conseils de Bavière, à laquelle Marut participe activement. Responsable de la presse auprès du Conseil, il présente un projet de réorganisation radical, lui qui écrivait : « pas une réunion, pas une assemblée d’êtres humains ne doit se dérouler sans que retentisse la déflagration de votre cri : Anéantissez la presse ! »

La répression s’abat férocement sur la République des conseils et Traven est arrêté le 2 mai. Alors que nombre de ses compagnons sont fusillés, il réussit à s’enfuir, erre durant plus de deux ans tout en continuant à publier Der Ziegelbrenner sous divers pseudonymes. Le dernier numéro du journal paraît en décembre 1921. Il quitte l’Allemagne avec sa compagne, passe au Luxembourg, puis en Belgique et en Hollande, avant de débarquer en août 1923 en Grande-Bretagne. Le 30 novembre 1923 il est arrêté à Londres et emprisonné. Libéré le 15 février 1924, il réussit à s’embarquer sur un cargo, vers Tampico, port mexicain où il arrive en juin.

Mais qui était Ret Marut ? Sa première trace remonte à 1907 : comédien et régisseur à Essen, puis « jeune premier » au théâtre. En 1913, il publie sa première nouvelle. Fin 1915, il part pour Munich accompagné d’Irène Mermet et s’inscrit comme citoyen américain et étudiant en philosophie.

Mais avant 1907 Traven a vraisemblablement été marin. La vie dépeinte à bord de la Yorikke dans le Vaisseau des morts revêt une telle authenticité qu’on a du mal à croire qu’elle ne repose pas sur une expérience personnelle. Mais il est à peu près certain que nous ne connaîtrons jamais la véritable identité de Traven/Marut.

 

L’anarchiste

Quand Traven débarque au Mexique, il sait où il met les pieds. Les anarchistes européens étaient bien informés sur la révolution mexicaine. Traven, qui a travaillé un temps à Tampico dans les entreprises du pétrole, a sans doute rencontré les cercles de l’anarcho-syndicalisme et du syndicalisme révolutionnaire par le biais des IWW (Industrial Workers of the World). Ce courant, certes minoritaire, joua un rôle non négligeable dans les luttes ouvrières aux Etats-Unis de 1905 aux lendemains de la Première Guerre mondiale, et avait constitué une branche au Mexique en 1918 sous l’impulsion  de Linn A.E. Gale, qui dut fuir les USA en 1917.

Traven a peut-être rencontré Gale, le nom utilisé pour le personnage principal de quatre de ses œuvres : Les cueilleurs de coton (dont le titre original est Der Wobbly, ce vocable désignant les activistes des IWW), Le Vaisseau des morts, Le Pont dans la jungle et enfin une de ses nouvelles les plus célèbres, Le Visiteur du soir. Cependant, il ne semble pas avoir milité dans la section mexicaine des IWW. Il apparaît en effet dans ses écrits comme un anarchiste individualiste, très influencé par l’œuvre de Max Stirner dont il possédait les écrits.

Pour celles et ceux qui ont vu le film Le jeune Marx, Stirner apparaît dans l’une de ses premières scènes, à la rédaction de La Gazette Rhénane. Stirner est connu pour son ouvrage L’Unique et sa Propriété, dans lequel il récuse toute transcendance ou toute instance susceptible de limiter la liberté des individus : l’Etat d’abord, et toutes les institutions qui vont avec, mais aussi la presse, la religion, la morale, les partis, les syndicats. L’Unique, c’est Moi avec un M majuscule, débarrassé de l’influence de toutes les idéologies et appareils. Philosophe quelque peu oublié aujourd’hui – mais bien connu dans la mouvance anarchiste –, Stirner eut tout au long de la deuxième partie du 19e siècle une grande influence. Ce n’est pas pour rien que Marx consacre une bonne partie de L’Idéologie allemande à combattre les thèses de celui qu’il surnommait le « Don Quichotte de la libération individuelle. »

Ainsi Stirner écrit : « Je suis propriétaire de mon pouvoir, et Je le suis quand Je Me reconnais comme Unique. » Tout au long de l’œuvre de Traven, on retrouve les traces de cette influence. Dans Le Fondeur de briques, il conclut ainsi la relation de son arrestation : « Des trois entités Etat, gouvernement et Moi, c’est Moi le plus fort. Retenez bien ça ! » Et dans Le vaisseau des morts : « C’est seulement en changeant les pratiques, en pensant autrement pour s’opposer aux pères, aux papes, aux saints et aux responsables, que l’humanité a ouvert de nouvelles perspectives et a laissé espérer qu’on pourra peut-être un jour observer quelque progrès. Ce jour lointain sera en vue lorsque les hommes ne croiront plus aux institutions, aux autorités, à une religion quelconque, quel que soit le nom qu’on veuille lui donner. »

 

Traven et les Indiens

A partir de 1924 il vit chez des Indiens, au sud du Mexique, puis s’établit à Tampico où Irène Mermet le rejoint. C’est l’époque des premiers romans. Il participe à des expéditions archéologiques et ethnologiques au Chiapas comme photographe, sous le nom de Traven Torsvan, tout en suivant des cours de civilisation et d’histoire à Mexico. Sa formation de photographe, il la doit à un professionnel de la photo, Weston, très lié à des hommes et des femmes célèbres dans la gauche mexicaine et internationale et que Patrick Deville, dans son roman Viva, dénomme « le groupe des treize » : Diego Rivera, Tina Modotti, Frida Khalo, David Siqueiros, Traven, Orozco,… La plupart d’entre eux – mais pas Traven -rencontreront Trotsky, y compris pour tenter de l’assassiner (Siqueiros). En 1931, il s’installe près d’Acapulco et obtient une carte de séjour au nom de Traven-Torsvan, né à Chicago le 4 mars 1890.

Puis c’est le « cycle de l’Acajou », avec La Charette, Gouvernement, La Révolte des Pendus et Le Général de la jungle. Tous ses romans, à l’exception du Vaisseau des morts, et dans une moindre mesure Le trésor de la Sierra Madre, sont consacrés à la condition sociale des Indiens, à leurs souffrances et à leurs révoltes. Ils se passent quasiment tous à la fin de la dictature de Porfirio Diaz, au tout début de la révolution mexicaine. Le fait d’avoir situé ses romans au moment de l’essor de la Révolution lui permet de mettre l’accent sur ce qui l’intéresse le plus : les potentialités révolutionnaires des Indiens qui sont pour lui – il l’écrit ainsi – les frères du prolétariat européen.

Potentialités s’exprimant sous trois aspects : la capacité de résistance à une oppression féroce, l’existence de formes collectives de vie, et le fait que ces sociétés n’aient pas été contaminées en profondeur par le capitalisme. On sent que l’indien, frère du prolétaire européen, est pour Traven porteur d’un espoir d’émancipation. Ce faisant, Traven à tendance à idéaliser quelque peu ces communautés indiennes, mais cela n’enlève rien à la force de ses romans, à cette profonde empathie à l’égard de communautés méprisées et exploitées. 

 

Traven écrivain

Ce qui fait l’originalité d’un écrivain, c’est le sentiment, quand on le découvre, que personne auparavant n’a écrit comme lui, et que personne n’écrira plus comme lui. Il y a de ça chez Traven : une espèce d’alchimie très particulière entre des histoires bien construites et des commentaires personnels sur la réalité de la société capitaliste, sur l’argent, sur la démocratie, sur les papiers d’identité, sur la presse, avec un ton sarcastique qui n’appartiennent qu’à lui. 

Toute cette œuvre a été composée entre 1924 et la fin des années trente. A partir des années quarante, Traven n’écrit plus. Pourquoi ? Difficile à dire. Toujours est-il qu’à partir de là, et avec l’aide de ses compagnes Esperanza Lopez Mateos, puis Rosa Elena Lujan qui deviendra sa femme en 1957, il se consacre à la diffusion de ses œuvres et à leurs adaptations cinématographiques, dont la plus célèbre sera Le Trésor de la Sierra Madre, réalisé par John Huston. Sa seule activité d’écrivain consiste alors à publier régulièrement des communiqués, qui n’ont pour objet que de faire des mises au point sur son œuvre, sur son identité, afin de brouiller les pistes pour ceux qui s’acharnent encore à découvrir où il se cache et qui il est vraiment.

 

L’obsession de l’identité et de l’anonymat

Pourquoi Traven a-t-il mis un tel acharnement à cacher son identité, à brouiller les pistes ? En y regardant de plus près, grâce à la biographie de Recknagel, on ne peut s’empêcher de trouver cette obsession carrément comique, assez dérisoire et même quelque peu suspecte.

Dans son roman L’homme sans empreintes, Eric Faye dit de l’écrivain Osborn – qui n’est autre en réalité que Traven – qu’il « restera dans l’histoire de la littérature comme le premier à avoir posé réellement la question de l’effacement de l’écrivain derrière son œuvre. » Et il est vrai que Traven pose cette question dès la lettre jointe en 1926 au manuscrit du Vaisseau des morts : « ma vie personnelle ne serait pas décevante. Mais elle ne regarde que moi et je tiens à ce qu’il en soit ainsi. Non par égoïsme. Mais bien pour me conformer à mon désir : être seul juge de mes propres affaires. Je vais le dire très clairement. La biographie d’un homme créatif n’a pas la moindre importance. Si on ne reconnaît pas l’homme à ses œuvres, de deux choses l’une : soit c’est l’homme qui ne vaut rien, soit ce sont ses ouvrages. L’homme créatif ne doit pas avoir d’autre biographie que ses œuvres. C’est dans ses œuvres qu’il soumet à la critique sa personnalité et sa vie. »

Le problème avec Traven, c’est qu’il a choisi de s’effacer bien avant de publier son premier roman, et ce, dès sa première trace publique en 1907, sous le nom de Ret Marut. En ce sens, la comparaison qui est souvent faite entre Traven et J.D. Salinger ou T. Pynchon ne semble pas juste, en tout cas elle est très réductrice. Car aussi bien Salinger que Pynchon n’ont commencé à cultiver leur anonymat qu’à partir du moment où ils ont connu la célébrité grâce à leurs œuvres. Et leur vie avant cette « vie cachée » est parfaitement connue : on sait où ils sont nés et quand, leur parcours scolaire, etc. Rien de tel pour Traven. Son anonymat a un sens bien plus profond que celui des deux écrivains.

Ce qui est frappant chez Traven, c’est son acharnement à nier toute identité qui viendrait d’un quelconque document public, registre de naissance, carte d’identité, carte de travail, passeport. On voit là la profonde influence de Stirner. Et même si on ne partage pas l’idéologie de ce dernier, force est de constater que Traven en donne une expression littéraire particulièrement saisissante. Voici ce qu’il écrit à ce sujet dans le Vaisseau des morts, son chef-d’œuvre : « avoir faim, c’est humain. Avoir des papiers, ça ne l’est pas, ça n’est pas naturel. Toute la différence est là. C’est la raison pour laquelle les hommes sont de moins en moins des êtres humains et commencent à devenir des personnages en carton-pâte. »

Ces mots entrent en résonnance étonnante avec la situation actuelle en Europe. Plus loin, il écrit : « chaque pays essaie de se débarrasser de ses sans papiers et de ses apatrides, parce qu’ils causent toujours des ennuis. Le jour où on supprimera les passeports, on cessera aussitôt de se refiler les gens comme des marchandises. Alors, crois-moi ou non, mais c’est ce qu’ils ont fait avec moi. »

Dans plusieurs romans du « Cycle de l’Acajou », la destruction de tous les documents administratifs est présentée comme un objectif majeur de la lutte. Ainsi, dans La Révolte des pendus : « toutes les révolutions qui ont échoué ont mal tourné parce qu’on n’avait pas brûlé les papiers. » Et quelques lignes plus loin : « nous brûlerons tous les papiers, tout ce qui porte des tampons et des écritures, actes de mariage, de décès, de naissance, de vente, feuilles d’impôt, tout (…) A quoi bon vos actes de naissance ? Vous avez faim ? Cela suffit pour démontrer que vous avez été mis au monde ! A quoi bon des actes de mariage ? On vit avec la femme qu’on aime, on lui fait des enfants. » Traven rejette donc avec la plus extrême violence tout ce qui peut le définir en dehors de ce qui le constitue en tant qu’être humain de chair et de sang : les papiers d’abord, mais aussi la patrie : « où est donc ma patrie ? Ma patrie est où je suis, où personne ne me dérange, où personne ne me demande qui je suis, d’où je viens et ce que je fais » (Le vaisseau des morts).

La patrie, c’est là où on ne le dérange pas, en un mot où on lui fiche la paix. On retrouve cette notion très particulière dans plusieurs de ses livres : « il est inutile de donner des conseils aux Indiens et de vouloir leur enfoncer dans la tête les versets de la Bible. Ils n’ont que faire du programme du parti communiste ou socialiste. Tout ce qu’ils veulent, c’est qu’on les laisse en paix » (Indios).

Mais cette obsession a conduit à des situations assez comiques : sa demande de certificat de nationalité à la mairie de San Francisco, alors que toutes les archives ont été détruites par le séisme de 1906, ou le président du Mexique Mateos, obligé de démentir la rumeur selon laquelle il serait Traven en personne, au prétexte que la compagne de Traven était Esperanza Lopez Mateos, sœur du président.

Cette obsession a aussi un côté assez dérisoire. Lui qui a tant ferraillé contre les papiers et la patrie, a fini par avoir des papiers et une patrie : il obtient la nationalité mexicaine en 1951 et épouse en 1957 sa compagne Rosa Elena Lujan. Mais l’aspect le plus étonnant est d’avoir multiplié les fausses déclarations, fausses pistes, identités, d’être allé jusqu’à refuser de reconnaître sa paternité à l’égard de sa fille – ce qui ne le grandit pas – alors que son identité réelle, du moins celle de Traven = Marut, avait été établie depuis belle lurette. Enfin, cet acharnement finit par devenir un peu suspect. Car finalement, il obtient le résultat inverse de celui qu’il proclame : il veut par-dessus tout qu’on lui fiche la paix mais de fait, il fait tout ce qu’il faut pour entretenir sa célébrité et pour exciter la curiosité des journalistes.

 

La fin de l’histoire

Traven est mort le 26 mars 1969. Dans son lit. Entouré de sa femme Rosa Elena et des deux filles de celle-ci. Une mort un peu banale, lui qui écrivait dans Le fondeur de briques : « dès que je sentirai ma fin proche, je me glisserai tel un animal dans le taillis le plus épais où personne ne pourra me suivre. Et c’est là qu’ensuite, dans le recueillement et un profond respect, je veux attendre l’infini savoir et crever sans bruit et, calmement, sans un mot, rejoindre le Grand Tout dont je suis issu. Et je remercierai les dieux s’ils rassasient de mon cadavre les vautours affamés et les chiens errants. »

Cependant, sa dernière volonté a témoigné de son attachement indéfectible à la terre de ses frères indiens. Le 18 avril 1969, ses cendres ont été dispersées par avion au-dessus de la rivière Jatate, dans l’Etat du Chiapas.

 

Lucien Sanchez

 

Lire Traven

Voici un écrivain dont les livres se sont vendus à des dizaines de millions d’exemplaires, mais dont un bon tiers de l’œuvre n’a pas été traduite en français…

Ret Marut :

Morceaux choisis de la revue Der Ziegelbrenner : Dans l’Etat le plus libre du monde (L’insomniaque, 1994 ; Babel-Actes Sud, 1999).­

B. Traven : 

Aux éditions La Découverte : Le Vaisseau des morts, Rosa Blanca, Le chagrin de Saint-Antoine (nouvelles), La Charrette, La Révolte des pendus.

Ainsi que Le Trésor de la Sierra Madre (10-18 et Le Livre de Poche), Le Visiteur du soir (nouvelles), (Stock), Le Pont dans la jungle (Gallimard), Indios (10-18), L’ Armée des pauvres (Cherche Midi).

Ouvrages sur B. Traven :

Rolf Recknagel, Insaisissable, les aventures de B. Traven (L’Insomniaque), réédition chez Libertalia sous le titre B. Traven, romancier et révolutionnaire.

Jonah Raskin, A la recherche de B. Traven (Les Fondeurs de Briques).

Golo, B. Traven, portrait d’un anonyme célèbre (BD-Futuropolis). 

Autour de Traven :

Eric Faye, L’homme sans empreintes (J’ai Lu).

Patrick Deville, Viva (Points).

Enrique Vila-Matas, Bartleby et compagnie (10-18).

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