Au nom du réalisme. Usage(s) politique(s) d’un mot d’ordre, de Stéphane Bikialo et Julien Rault

Éditions Utopia, 101 pages, 6 euros. 

L'argument du « réalisme » est souvent brandi, dans le champ politique surtout, pour disqualifier des propositions et pour en présenter d’autres comme les seuls choix possibles. On sent souvent que cet argument sonne faux, sonne creux, sans vraiment pouvoir expliquer pourquoi. Au mieux, on contre-argumente sur ce qu’est la « réalité » et on se fait prendre au piège du raisonnement par le « réalisme » qui nous est imposé. Ce petit livre stimulant est tout entier consacré à démontrer que l’idée même d’un « réalisme » est une tromperie, en montrant pourquoi l’argument est faux et manipulateur. 

130 000 discours politiques analysés

Les auteurs, linguistes spécialistes d’analyse des discours à l’université de Poitiers, s’appuient sur l’analyse méthodique de 130 000 discours politiques et présentent leurs résultats d’une façon claire et accessible (les livres de linguistes ne le sont pas toujours !). Ils montrent comment il est utilisé, à quoi il est opposé par ceux et celles qui l’utilisent (« idéalisme », « utopie », « idéologie »...), quels sont les objectifs principaux de ses usages (le conservatisme d’un monde « tel qu’il est » contre un autre monde proposé par des « utopistes », des « rêveurs », des « irresponsables »...). Angela Merkel cherchait ainsi à disqualifier les propositions économiques d’Alexis Tsipras au moment de la « crise de la dette grecque » en disant : « Nous voulons parler avec des adultes ».

« Gauche de gouvernement »

Sans dire ici tout ce qu’on trouve dans ce travail, quelques éléments pour donner envie de lire. Le « réalisme » est une injonction très marquée à droite, à laquelle sacrifient ceux et celles qui glissent de gauche à droite, de Rocard à Hollande, la fameuse « gauche de gouvernement ». Cette appellation est un bon raccourci du tour de passe-passe du « réalisme » : gouverner, ce serait être « réaliste », et donc... faire une politique de droite. Ainsi que l’exprime Roland Gori, cité dans l’ouvrage : « Il s’agit de faire croire qu’on ne peut pas faire autrement parce que c’est l’évidence des faits, comme si les faits […] parlaient d’eux-mêmes, en oubliant que c’est nous qui les faisons parler ». Dans la conclusion intitulée « Le réalisme ou la réalité bien conservée », les auteurs expliquent : « La pensée du réalisme est une façon de jouer, pour une oligarchie, sur la peur du changement […] afin de ne rien changer à un état de faits qui lui convient ».

Se soumettre ou être « irréaliste »

L’argument du réalisme est un indicateur clair de discours idéologique (au sens de Gramsci). On cherche à imposer l’idée qu’il y aurait une réalité unique, évidente et objective, qui s’imposerait à tous, et l’idée que la réalité se ferait d’elle-même, hors des actions politiques. Il faudrait donc s’y soumettre ou être « irréaliste ». En réalité, il n’y a que des interprétations individuelles ou collectives, différentes voire contradictoires, du monde dans lequel nous vivons, chacune constituant une réalité « objective » par illusion mais toujours subjective. Le monde ne se construit pas de lui-même (comme a essayé de le faire croire la « théorie de la main invisible » en économie néo-libérale, sorte de dogme religieux). À l’inverse, les humains et leurs actions politiques le construisent. Du coup, c’est l’argument du réalisme qui est à la fois idéologique, totalitaire, à visée hégémonique (au sens d’une croyance dans une vision du monde imposée comme une évidence). L’utopie est définie autrement : une innovation qu’on n’a pas encore réalisée.

Philippe Blanchet

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