1920, le Premier congrès des peuples d’Orient

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Saluons la bonne idée qu’ont eue La Brèche et Radar d’offrir une réédition de ce document qui n’était plus disponible depuis sa première édition par les éditions Maspéro en 1971. Il est introduit par un texte de l’historien britannique Ian Birchall qui précise les conditions dans lesquelles ce Congrès des peuples de l’Orient s’est tenu. En effet, il a été précédé par le second congrès de l’Internationale communiste (l’IC ou Troisième Internationale) quelques mois plus tôt, en juillet-août 1920. C’est ce congrès de l’IC qui a décidé de réunir en septembre à Bakou (Azerbaïdjan) une réunion de délégués de tous les peuples de l’Orient, comme prolongement de l’élan révolutionnaire en cours.
Au moment où la réunion se tient, l’armée rouge est encore aux portes de Varsovie et la guerre civile contre les Blancs fait rage. La révolution et son extension ne sont pas un rêve, mais une réalité (ou tout au moins un objectif) à portée de la main. L’histoire tranchera différemment, mais le souffle chaud de la révolution en marche transparaît dans les différentes interventions de cette semaine de débats intenses.

Le congrès rassemble pas moins de 1891 délégués1. Autant dire que la définition de l’Orient qu’elle recouvre est des plus larges. On y trouve de nombreux peuples qui formeront l’Union soviétique (Tchétchènes, Ingouches, Géorgiens, Arméniens, Ossètes, Ukrainiens, bref tout ce qui n’est pas grand-russe), mais aussi des Hindous, des Arabes, des Perses, des Turcs, des Kurdes, des Chinois, des Coréens, etc.
Le congrès de Bakou n’est pas une simple extension du mouvement communiste. Pour deux raisons : d’une part, pour nombre de délégués présents, il n’existe pas (encore) de partis communiste dans leur pays et donc, d’autre part, un nombre non négligeable (un tiers) de délégués ne sont pas communistes. Se trouvent rassemblés ainsi des représentants des peuples colonisés, des militants nationalistes, parfois éloignés du mouvement communiste (les Turcs en particulier). La composition du bureau du congrès, qui prend pas mal de temps, reflète cette diversité puisque deux fractions sont constituées : une fraction communiste et une fraction des sans-parti. Les temps de parole sont partagés entre les deux groupes.

La place de la Turquie
Parmi les éléments d’actualité immédiate, la Turquie, dont pas moins de 235 délégués (de loin la première composante nationale à Bakou) sont présents. Rappelons, sans pouvoir rentrer dans les détails, que l’Empire ottoman a été démantelé suite à son ralliement à l’Allemagne durant la Première Guerre mondiale, au profit de la France et de la Grande Bretagne. Sur le territoire anatolien restant s’affirme un projet nationaliste, modernisateur (inspiré de la formation des nations européennes), porté par Atatürk.
Le mouvement « Jeune Turc » occupe de ce fait une place importante dans les réflexions en cours2. Un délégué (Vagar-Din-Schakir) prend ainsi la parole, après le rapport présenté lors de la deuxième séance sur la « Situation internationale et les tâches des masses ouvrières en Orient », pour justifier la politique turque durant la guerre et contester le fait qu’elle ait été impérialiste, en argumentant qu’il ne s’agissait que d’une guerre défensive (et non une guerre de conquête territoriale).
Une preuve supplémentaire du caractère très ouvert des débats est fournie par l’intervention d’Enver Pacha (pages 97 et suivantes). Ce dernier est un officier militaire de haut rang, dirigeant du mouvement nationaliste ; homme fort de la Turquie pendant la Première Guerre mondiale, il a été l’un des responsables du génocide arménien. Tenu à l’écart par Atatürk, il déclare maintenant rechercher l’appui de la Russie et de l’Internationale, et va jusqu’à avancer : « soyez assurés que je déplore que nous ayons été contraintes de faire la guerre aux côtés de l’impérialisme allemand. Je hais et maudis l’impérialisme et les impérialistes allemands autant que l’impérialisme et les impérialistes anglais » (page 97). Sans doute y a-t-il dans ses propos une part importante de duplicité (il se retournera plus tard contre l’Union soviétique), mais l’occasion lui est fournie de s’adresser au congrès sans restriction. Cela n’empêchera pas ledit congrès de proposer une résolution (page 103 et suivantes) de soutien, critique, au mouvement national turc.

De réelles réflexions révolutionnaires

Soulignons par ailleurs que ce congrès a péché par la place accordée aux femmes, puisque l’on n’y a compté que 55 déléguées, d’ailleurs acceptées avec réticence puisque la proposition d’en élire trois au bureau du congrès fut contestée. Les textes ici présentés ne constituent pas la totalité de ceux présentés à Bakou, ainsi que l’indique Birchall, puisque trois déclarations sur la Palestine et le sionisme n’ont pu y être discutées et n’ont pas été publiées dans l’original de 1921. Malgré ces limites, le lecteur sera sans doute surpris par la densité des textes discutés à cette occasion, même si « les résultats immédiats du congrès furent assez minces » (introduction, page 13).

Les interventions développées au fil des jours intègrent en effet, quelques-unes des questions qui se révèleront cruciales dans les années à venir : la question du rapport au nationalisme (progressiste ou réactionnaire ? Et quelle doit être en conséquence l’attitude des révolutionnaires à son égard) et plus largement à la question nationale3 ; le thème de la religion, en particulier de la religion musulmane ; la question de l’impérialisme et du problème colonial ; la nature d’une révolution permanente et non par étape ; le développement de l’impérialisme américain4 face aux impérialismes dominants de la période, anglais et français ; la place des femmes dans le processus d’émancipation coloniale ; le rôle de la paysannerie dans la lutte pour l’émancipation…

Ces différentes interventions dessinent donc les axes politiques d’une réelle réflexion sur l’articulation entre le développement du processus révolutionnaire en cours en Russie et la place de l’Orient dans cette lutte internationale. Le lecteur sera d’ailleurs sans doute surpris (sauf s’il a vu le film Reds de Warren Beatty, disponible en DVD et qui contient une scène mémorable) de lire que Zinoviev, le président de l’IC en appelle au djihad… contre les impérialistes anglais et français : « la tâche qui se pose devant nous est de susciter une véritable guerre sainte contre les capitalistes anglais et français » (page 48).

Des aspects dépassés mais des questions toujours présentes

Certes, bien des aspects discutés dans ce congrès sont aujourd’hui dépassés. C’est le cas de la place de l’Union soviétique dans le processus révolutionnaire, après que l’impasse tragique du stalinisme a provoqué. De même les impérialismes britanniques et français ne sont-ils plus que des impérialismes secondaires face à l’impérialisme US. La question coloniale se présente également sous un jour radicalement différent après les indépendances des années 1960-70 (rappelons au passage que l’indépendance de l’Angola ne fut acquise qu’en 1975). Bref, le monde a profondément changé depuis le congrès de Bakou. Il n’en reste pas moins que nombre de questions soulevées à cette occasion demeurent à l’horizon de notre réflexion.

Evoquons simplement la question de la place de la religion, où des dimensions contradictoires sont évoquées durant le congrès. A la fois le rappel du respect des croyances religieuses des masses,5 mais également l’évocation de pratiques antireligieuses par les autorités soviétiques6 se succèdent à la tribune, manifestations d’attitudes pratiques en sérieux décalage par rapport aux déclarations. Même la question du voile est évoquée au détour d’une intervention d’une déléguée turque, pour avancer d’ailleurs que « les femmes d’Orient ne luttent pas seulement pour le droit de sortir sans voile comme on le croit assez souvent. Pour la femme de l’Orient avec son idéal moral si élevé, la question du voile est au dernier plan » (page 180), en évoquant alors les revendications susceptibles de libérer les femmes de l’antique domination. On le voit avec cet extrait, les thématiques évoquées à Bakou demeurent d’une brûlante actualité sous de nombreux aspects. Cette réédition est donc la bienvenue. Cependant, le lecteur aspirerait à une édition enrichie du texte, avec des cartes permettant de visualiser les lieux évoqués (tout le monde ne localise pas spontanément Erzeroum ou Trébizonde, page 101, sans parler de Temir-Khan-Choura ou Derbent, page 86), un index des mots (à titre d’exemples, que signifient mirza, page 126 ou medjilis, page 55), ou encore un nécessaire glossaire des noms (sans même parler des noms parfaitement exotiques, évoquons les socialistes français Charles Dumas ou Lagrosillière, page 123). Bien entendu, une chronologie détaillée sur la période ouverte par la révolution serait indispensable. Bref, nul doute que pour la prochaine édition, un appareil critique accompagnera le lecteur dans sa découverte de cet indispensable recueil.

Georges Ubbiali

Le premier congrès des peuples de l'Orient, Bakou 1920 - rééd : La Brèche/Radar, 10 euros



  • 1. Si la plupart des noms sont inconnus, on retrouve néanmoins plusieurs dirigeants du mouvement communiste comme Zinoviev ou Radek parmi les Russes, Bela Kun pour la Hongrie, l’américain John Reed, auteur des « Dix jours qui ébranlèrent le monde » ou Alfred Rosmer, fondateur du PC en France, auteur de « Moscou sous Lénine », formidable témoignage sur les premiers temps de la révolution d’Octobre (éditions Les Bons caractères, 2009).
  • 2. Le mouvement Jeune turc était intervenu dans la guerre civile russe en participant à la chute du pouvoir soviétique au Daghestan et en y rétablissant l’autocratie en la personne du prince Tarkovsky - événements rappelés notamment page 85. Cette partie de l’intervention de Korkmassov est particulièrement mordante à l’égard du mouvement nationaliste turc, se gaussant de leur impéritie militaire durant la guerre mondiale.
  • 3. Est ainsi évoquée la nécessaire adaptation du système soviétique aux particularités nationales : « nul n’ignore que l’Orient est très différent de l’Occident et que ses intérêts sont tout autres ; aussi l’application directe des principes du communisme y rencontrerait-elle de la résistance. Si nous voulons par conséquent que les quatre millions de musulmans s’initient au régime soviétiste, ce doit être en l’adaptant (…) Camarades, les musulmans n’abandonneront pas le pouvoir soviétiste, mais à la condition que leurs intérêts particuliers soient reconnus et que les mesures entreprises en ce sens par le pouvoir des Soviets soient réellement appliquées au lieu de demeurer sur le papier lettre morte » (page 79).
  • 4. Dans les interventions figurent plusieurs allusions destinées à mettre en garde contre les Etats-Unis qui se positionnent comme amis des peuples (intervention en faveur des Arméniens), alors qu’ils représentent un impérialisme en expansion et de plus en plus actif (voir pages 111, ainsi que 114 et suivantes).
  • 5. « Nous respections l’esprit religieux des masses et nous savons leur donner une autre éducation. Cela demande de longues années de travail. Nous abordons avec prudence et circonspection les croyances religieuses des masses laborieuses de l’Orient et des autres pays » (Zinoviev, cité page 45).
  • 6. « Or voici que des musulmans viennent à nous et nous disent que nos croyances sont foulées aux pieds, qu’on nous défend de prier, qu’on nous empêche d’enterrer nos morts selon les rites de notre religion » (Narboutabekov, cité page 82).

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