CGT et immigration : histoire oubliée, rencontre manquée ?

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Les rapports entre mouvement ouvrier et immigration constituent indéniablement un pan oublié d’une histoire de l’immigration qui ne s’est elle-même développée en France que tardivement, dans la foulée des travaux de l’historien Gérard Noiriel1.

Dans l’histoire de la classe ouvrière, du mouvement syndical et en particulier de la CGT, on trouve généralement peu d’éléments sur la condition des travailleurs immigrés, leurs luttes mais aussi leurs rapports avec la gauche et le mouvement ouvrier.

Pourtant, dès la fin du 19e siècle, les travailleurs immigrés ont constitué une composante structurelle de la classe ouvrière et de son renouvellement. Si cette dimension a été en grande partie refoulée, voire occultée, non seulement par la République française, mais aussi par le mouvement ouvrier, c’est à la fois en raison de l’emprise en France de l’idéologie assimilationniste, mais aussi du fait de l’adhésion profonde de la majorité des directions syndicales et de la gauche réformiste au modèle d’un « Etat national social »2, fondé en partie sur la coupure entre nationaux et étrangers. 

Toutefois, le mouvement syndical – notamment la CGT – s’est adressé à de nombreuses reprises, spécifiquement, aux travailleurs immigrés et a pris en charge, au moins partiellement, leurs revendications. Des équipes militantes ont mené des combats contre les discriminations et des convergences se sont nouées en différentes occasions entre une minorité de militants français et des militants immigrés, par exemple en faveur de l’indépendance de l’Algérie3 ou pour la régularisation des travailleurs sans-papiers dans la période récente. 

L’histoire des rapports entre la CGT et l’immigration reflète ainsi les contradictions structurant le mouvement syndical : de plus en plus englué dans les structures d’un Etat orienté vers la mise en valeur du capital national, le syndicalisme a le plus grand mal à mettre en œuvre une politique active qui s’adresse directement aux travailleurs immigrés et les implique. 

« Protéger la main-d’œuvre nationale » ou unifier le prolétariat ? 

Même si la CGT s’est ouverte en 1900 aux étrangers, c’est essentiellement au cours et dans la foulée de la Première Guerre mondiale que la question de l’immigration et de la place des travailleurs immigrés dans la classe ouvrière s’est trouvée posée par – et dans – le syndicalisme. Si l’immigration était alors un phénomène déjà ancien4, le manque de main-d’œuvre industrielle et agricole consécutif à la guerre a contraint le patronat et l’Etat à recourir beaucoup plus largement à une main-d’œuvre immigrée, que ce soit pour combattre ou pour travailler dans les usines et les champs. 

Les années 1920 ont vu l’afflux massif de travailleurs immigrés, divisés par l’Etat entre « étrangers » (italiens, polonais, espagnols, belges, etc.) et « coloniaux » (notamment algériens), qui venaient effectuer les travaux les plus pénibles des industries du Nord, de Lorraine, de région parisienne et du Sud-est. Les immigrés constituant une fraction de plus en plus importante du prolétariat (ils sont près de 3 millions en France au début des années 1930), le mouvement syndical a été contraint de se positionner sur la question devenue décisive de l’immigration et des travailleurs immigrés. Divisé entre la CGT et la CGTU sur de nombreuses questions d’orientation générale après la scission de 1921-1922 (qui avait suivi de peu la scission politique de 1920 entre la SFIO et le PC), le syndicalisme français s’est également scindé sur ce plan. 

Plutôt que de chercher à unifier prolétaires français et immigrés, la CGT défendait une approche protectionniste et tombait en grande partie dans le piège de la concurrence, considérant que sa mission était « de protéger d’abord les intérêts de la main-d’œuvre nationale »5. Si l’entrée de travailleurs étrangers n’était pas contestée dès lors que l’économie était en phase ascendante, les périodes de chômage ont vu la CGT s’aligner de facto sur les couches du prolétariat les plus sensibles à la propagande xénophobe, légitimant l’idée selon laquelle les travailleurs immigrés seraient responsables – au moins partiellement – des difficultés subies par les prolétaires français, et non le système capitaliste. 

Lors de son 3e congrès à Lille, en 1925, la CGTU révolutionnaire – liée au PC mais aussi à des courants syndicalistes révolutionnaires, du moins dans un premier moment – partait d’un point de vue très différent. Elle considérait que les travailleurs immigrés constituaient « un facteur essentiel des possibilités de lutte et de réalisation ouvrières » et défendait donc une politique d’unification du prolétariat, qui passait notamment par une dénonciation virulente du colonialisme français : la centrale revendiquait ainsi l’abolition du code de l’Indigénat et, en octobre 1925, appelait à une journée de grève générale contre la guerre du Rif. 

La CGTU luttait en outre contre les préjugés xénophobes et les inégalités – de salaires et de droits, syndicaux et politiques – entre travailleurs français et immigrés. C’est dans ce but qu’elle incita ces derniers à s’organiser collectivement dans le cadre d’une organisation spécifique qui lui était liée : la Main-d’œuvre étrangère (MOE), créée dans les années 1920, qui devint dans les années 1930 la Main-d’œuvre immigrée (MOI) avant de se muer en groupe armé – les FTP-MOI – sous l’Occupation6.

Le tournant « patriotique » pris par le mouvement communiste stalinisé provoqua un affadissement des positions du PC et de la CGTU concernant l’immigration. Si la CGT et la CGTU parvinrent à s’entendre au moment de la réunification syndicale de 1936, ce fut ainsi au prix de l’abandon des revendications de « liberté complète des frontières » ou d’ « embauchage libre » antérieurement portées par la CGTU, même si demeuraient celles relatives à l’égalité des droits (notamment syndicaux). Pourtant, le mouvement de grève de mai-juin 1936 et la montée de l’antifascisme provoqua un afflux de nouvelles adhésions, particulièrement fort du côté des travailleurs immigrés (notamment italiens et espagnols), qui passèrent de 50 000 à 350-400 000 syndiqués après le congrès de réunification. 

 

De la reconstruction aux années 1980 : les contradictions de la CGT

A la Libération, la CGT, à nouveau réunifiée mais sous la direction du PCF, attint une puissance inédite, comptant au congrès de 1946 près de 5,5 millions d’adhérents. Dans un contexte de reconstruction de l’économie nationale, le mouvement syndical se trouva de nouveau confronté à la question de l’immigration et aux dilemmes de la période précédente, avec une donnée nouvelle : une part croissante des travailleurs immigrés venait de pays colonisés par la France, en particulier l’Algérie et le Vietnam, au moment même où se développaient les luttes de libération nationale. 

L’histoire de l’immigration allait dès lors se croiser de plus en plus avec celle du racisme structurel, qui s’affirmait en France en continuité avec le système colonial. Dans les entreprises, les immigrés coloniaux puis postcoloniaux étaient ainsi destinés, presque toujours, aux postes de manœuvres et d’ouvriers spécialisés (OS), là où une partie des travailleurs blancs (nationaux mais aussi immigrés européens) parvenait à grimper l’échelle ouvrière, c’est-à-dire à accéder aux postes d’ouvriers professionnels (OP) ou du petit encadrement. C’est à cette situation que la CGT eut le plus grand mal à répondre : sur la question coloniale comme sur celle du racisme, le PCF – qui dirigeait alors la CGT d’une main ferme – développait une politique éminemment ambiguë, qui répondait mal aux attentes des immigrés postcoloniaux, et plus tard de leurs enfants. 

Etudié en détail par Laure Pitti7, le cas de Renault-Billancourt est significatif : les ouvriers algériens, qui y étaient très nombreux, se rapprochèrent de la CGT au début des années 1950. La CGT mettant en avant des revendications à la fois syndicales et politiques, notamment l’indépendance nationale algérienne, les militants syndicaux parvinrent à nouer dans l’usine des liens avec des ouvriers algériens, souvent organisés dans le cadre du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD). La centrale ne contestait guère la gestion coloniale de la main-d’œuvre, en particulier les discriminations systématiques à l’avancement et la non-reconnaissance des qualifications, mais menait alors des combats importants contre les dispositifs d’encadrement spécifiques qui ciblaient les ouvriers algériens, mais aussi contre les différences de traitement en matière d’allocations familiales. 

La guerre d’Algérie allait changer la donne, quoique ce changement ne s’opérât pas immédiatement : si le PCF dénonça d’emblée l’insurrection déclenchée par le FLN le 1er novembre 1954, c’est surtout le vote des pouvoirs spéciaux par les parlementaires communistes en mars 1956, non critiqué voire justifié par la direction de la CGT, qui modifia la situation et distendit les rapports entre les ouvriers algériens et la centrale (même si la majorité des Algériens membres de la CGT y demeurèrent, sur le conseil du FLN8). Même si des convergences pouvaient s’opérer contre la répression, cette prise de distance se marquait clairement dans la divergence des revendications : paix et lutte antifasciste (contre l’OAS) du côté de la CGT, indépendance nationale du côté des ouvriers algériens. 

La période ouverte par les grèves de mai-juin 68 constitua une deuxième source de clivages entre CGT et immigrés. Elle marqua « l’entrée des travailleurs immigrés comme acteurs autonomes des luttes sociales »9. Réduits jusque-là au statut de victimes et soumis à un traitement humanitaire, ils devinrent des acteurs de plus en plus incontournables des mouvements. Dans le cadre de l’usine s’affirmaient ainsi les luttes des OS immigrés, qui se battaient pour l’égalité des droits, le respect de normes d’hygiène et de sécurité, et plus généralement contre le statut d’« OS à vie ». Hors de l’usine, c’est contre les « marchands de sommeil » et les taudis auxquels on les condamnait qu’ils luttaient, à travers notamment des mouvements de grève des loyers, mais aussi contre les crimes racistes ou pour la libération de la Palestine. 

A la fin des années 1960, la CGT chercha à s’implanter davantage parmi les travailleurs immigrés10, défendant notamment l’extension des droits syndicaux aux immigrés, diffusant des journaux en langues étrangères (arabe, portugais, espagnol et italien), etc. En s’appuyant sur les OS immigrés, la centrale syndicale parvint ainsi à reconstruire une implantation dans certaines usines de l’industrie automobile où les syndicats au service des patrons – CFT puis CSL – étaient parvenus à marginaliser tout syndicalisme combatif. Les conflits très durs du début des années 1980, notamment à Citroën-Aulnay et Talbot-Poissy11, cristallisèrent ainsi un clivage social, racial et syndical, entre des OS immigrés syndiqués massivement à la CGT (mais aussi à la CFDT), et des OP français syndiqués à la CSL12

Si la CGT parvint en partie à représenter et à canaliser les aspirations des immigrés sur les lieux de travail, elle connut des difficultés à partir des années 1970 en se montrant généralement hostile à toute démarche autonome, notamment sur les questions dépassant le strict cadre de l’usine et apparaissant plus « politiques » (racisme, anti-impérialisme, logement). Ces derniers trouvèrent ainsi davantage de soutien – et un respect de l’autonomie de leurs luttes – du côté de la CFDT, de la gauche chrétienne (JOC, FASTI, Cimade) et de l’extrême-gauche.

 

La CGT face à de nouveaux défis

Une nouvelle période s’est ouverte au cours des années 1980, marquée par le chômage de masse, qui s’installait pour longtemps et affectait en particulier les travailleurs venus des anciennes colonies françaises, premières et principales victimes des vagues de licenciement dans l’industrie. Les patrons ont en effet profité de la « crise » pour licencier ceux qui s’étaient montrés particulièrement combatifs durant les conflits ayant secoué l’industrie au début des années 1980 : lorsque Talbot a annoncé en juillet 1983 un plan de 2905 licenciements à l’usine de Poissy, c’étaient à 80 % des travailleurs étrangers qui étaient concernés, avec une forte proportion de travailleurs originaires des DOM-TOM parmi les 20 % restants.

Mais cette période a également vu l’émergence de luttes qui ont bousculé la gauche et le mouvement ouvrier, dont la CGT. A l’automne 1983, la Marche pour l’égalité et contre le racisme mobilisa des dizaines de milliers de jeunes habitants des quartiers populaires et mit au premier plan la situation des descendants de colonisés, cibles de discriminations systématiques sur le marché du travail et du harcèlement policier. Or la CGT ne fit guère de la lutte contre les discriminations racistes un véritable combat syndical, laissant se développer – du côté des organisations dominées par le PS, notamment SOS-Racisme – un antiracisme moral et orienté vers les blancs (« Touche pas à mon pote »), plutôt que vers les premiers concernés.

Un nouveau champ de lutte s’est par ailleurs ouvert autour de la cause des travailleurs immigrés en situation irrégulière, progressivement connus dans le débat public sous le nom de « sans-papiers ». Même si une grève de sans-papiers éclata dès 197313, c’est dans les années récentes que les sans-papiers se sont fait reconnaître publiquement comme travailleurs, en usant de l’arme de la grève au cours du mouvement historique de 2008 qui a mobilisé plusieurs milliers de sans-papiers. La CGT y a joué, du début à la fin, un rôle décisif et incontournable, mais dans des rapports parfois difficiles avec les grévistes, soucieux de leur autonomie, et les collectifs de sans-papiers, portant une revendication de régularisation déconnectée de l’emploi. 

La CGT fut d’abord dirigée par des syndicalistes révolutionnaires en opposition avec la SFIO, qu’elle soit guesdiste ou jaurésienne, sur la plupart des questions d’orientation. Les divergences portaient notamment sur l’internationalisme, dont la question de l’immigration est l’un des corollaires, tant le développement de l’impérialisme – avec son cortège de guerres, d’inégalités et de misère – avait poussé des centaines de milliers de travailleurs hors de leurs pays.

Au fil des crises économiques, sociales et politiques qui ont marqué le 20e siècle, cette opposition s’est rejouée sous différentes formes et la CGT a connu bien des dérives, reprenant parfois à son compte, ou ne combattant pas, la propagande xénophobe. Or, du fait notamment de son intégration croissante à l’appareil d’Etat, elle demeure plus que jamais partagée entre des traditions anti-impérialistes et son adhésion au modèle d’un « Etat national social », réduisant les immigrés – notamment postcoloniaux – au statut de travailleurs « invités », donc de seconde zone.

Ugo Palheta 

  • 1. Voir en particulier : « Longwy. Immigrés et prolétaires. 1880-1980 », PUF, 1984.
  • 2. Selon l’expression de René Gallissot. Voir : « Le mouvement ouvrier face aux travailleurs immigrés », « Hommes et migrations », 2006, n°1263.
  • 3. Voir notamment : Clara et Henri Benoits, « L’Algérie au cœur. Révolutionnaires et anticolonialistes à Renault-Billancourt », Syllepse, 2014.
  • 4. On trouve un million d’étrangers en France dès 1881, pour une population française d’environ 39 millions.
  • 5. Léon Gani, « Syndicats et travailleurs immigrés », Editions sociales, 1972, p. 12.
  • 6. Secrétaire général de la CGT de 1982 à 1992, Henri Krasucki fut membre de la MOI.
  • 7. Voir notamment  L. Pitti, « La main-d’œuvre algérienne dans l’industrie automobile (1945-1962), ou les oubliés de l’histoire », Hommes et migrations, 2006, n° 1263.
  • 8. Le FLN se constitua chez Renault après le vote des pouvoirs spéciaux et dans une CGT sous hégémonie PCF, la direction locale de la CGT négociant directement avec le FLN la composition des listes de délégués.
  • 9. M.-C. Blanc-Chaléard, « Les travailleurs immigrés en quête d’autonomie », in « Histoire des mouvements sociaux en France », La Découverte, 2012.
  • 10. Voir M. Apostolo, « Traces de luttes. 1924-2007 », Autrement, 2008.
  • 11. Voir V. Gay, « Des grèves de la dignité aux luttes contre les licenciements : les travailleurs immigrés de Citroën et Talbot, 1982-1984 », Contretemps-web, mars 2013.
  • 12. Le 7 décembre 1983 à Talbot-Poissy, c’est en chantant la Marseillaise et aux cris de « les Arabes à la mer, les Noirs au four » que les travailleurs non-grévistes encouragèrent les CRS à chasser les OS immigrés de l’atelier qu’ils occupaient.
  • 13. Voir : P. Barron, A. Bory, S. Chauvin, N. Jounin et L. Tourette, « On bosse ici, on reste ici ! », La Découverte, 2011, p. 6-7.

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