CGT : De la Libération à nos jours, une lente mais sûre érosion

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, la CGT était encore, très largement, le principal syndicat de travailleurs en France avec plus de quatre millions de syndiqués, près de la moitié du salariat, ce qui correspondait à ses effectifs de 1936-38. Depuis, l’érosion a été lente mais continue.

Il y a 70 ans, la CGT a bénéficié du climat social et politique lié au « compromis historique » incarné par le gouvernement issu du Conseil national de la résistance et chargé de la mise en œuvre de son programme. La création des comités d’entreprise, le développement des négociations de branche autour des conventions collectives, le développement d’un fort secteur nationalisé ont aidé à son développement tout autant qu’à son institutionnalisation.

Mais l’embellie fut de courte durée. La mise en œuvre du Plan Marshall, les mobilisations qui se développèrent pour les salaires et les conditions de travail s’accompagnèrent d’une baisse sévère des effectifs. Entre 1948 à 1958, le taux de syndicalisation fut divisé par deux. La chute s’interrompit alors, au niveau de 25 % des salariés. Le syndicalisme était affaibli mais restait toujours solidement implanté. Dans le cadre d’évolutions lentes mais profondes, l’hégémonie d’une CGT soumise aux zigzags de la politique du PCF était cependant mise en cause par l’existence de la FEN et la progression de la CFDT et de FO. 

La croissance économique de la période dite des Trente glorieuses s’est accompagnée d’une augmentation des emplois et d’un accroissement proportionnel  de la syndicalisation. La croissance économique n’a pas seulement signifié une augmentation quantitative des emplois, elle a débouché sur des modifications importantes au sein du monde du travail : affaiblissement du poids de la paysannerie au bénéfice de l’emploi industriel, poids croissant du tertiaire, montée des
« cols blancs », féminisation, développement de l’immigration … La CGT stalinisée a eu des difficultés à intégrer ces changements sociaux et à s’adapter.

 

Mai 68, le rendez-vous raté

Souvent caricaturé du fait de ses aspects festifs, « étudiants », sociétaux ou précurseurs des transformations postérieures de la société, Mai 68 reste cependant et avant tout la source de la grande peur des possédants, qui ont alors entrevu la possibilité de voir leur pouvoir remis en cause.

Jusque-là, c’est au travers de mobilisations de l’ampleur de Mai 68 que le mouvement syndical avait fait des sauts qualitatifs en terme d’effectifs, de capacités militantes. Encore faut-il que, dans le cadre des mobilisations, le syndicalisme apparaisse effectivement comme utile, porteur de cette volonté de lutte. C’est ainsi que la CGT s’était considérablement renforcée après juin 36 ou à la Libération. 

Rien de tel après mai 68.  Le couple CGT/PCF est apparu à un niveau relativement de masse comme, au mieux, n’étant pas à l’avant-garde des mobilisations, au pire ayant fait beaucoup pour leur échec avec son refus de la centralisation, de l’auto-organisation, de la « politisation » du mouvement, et la mise en place d’un cordon sanitaire autour de la jeunesse. Les succès de la grève générale sont apparus faibles ou inaudibles au regard de l’ampleur de la mobilisation. Les augmentations de salaires de 30 % ont été assez vite rattrapées par une inflation à deux chiffres. Les effets de la légalisation du syndicalisme dans l’entreprise ont été peu perceptibles par les salariéEs. Dans le même temps, la CGT renonçait à sa principale revendication, à son « marqueur » : la remise en cause des ordonnances de 1967 sur la Sécurité sociale. La sanction politique des élections de juin 68 aggrava alors ce sentiment d’échec parmi les militants combatifs. 

Une partie de ceux et celles-ci ont rejoint l’extrême gauche, la CFDT ou sont partis dans la nature. C’est une CFDT apparaissant plus dynamique, plus attentive aux couches les plus combatives, qui a le plus progressé. La CGT, par ses comportements bureaucratiques et sectaires, s’est privée de cette « régénération ». En revanche, des appareils fédéraux et confédéraux se sont développés, avec des membres de plus en plus coupés des travailleurs et des mobilisations. Cela ne fut pas sans provoquer des crises, dans des secteurs tels que l’activité en direction des femmes (affaire Antoinette1) ou de l’immigration. La plupart des cadres étaient éduqués à une chasse aux gauchistes qui parfois affaiblissait durablement des structures syndicales. Les luttes des OS, des immigrés, des femmes, l’emblématique lutte des Lip furent le plus souvent animées par des structures CFDT, parfois elles-mêmes en conflit avec leurs directions.

 

Le patronat à l’offensive

Parallèlement, le patronat engagea un processus tendant à modifier en profondeur l’organisation du travail, avec pour objectif de briser tout ce qui était collectif ou tendait à des formes de collectivisation. Pour Nicolas Hatzfeld, il s’agit de
« démassifier, revaloriser-hiérarchiser, personnaliser », selon la formule du responsable de la gestion des personnels ouvriers de Peugeot Sochaux. Il faut « briser la logique massive qui découle de la conjonction de deux éléments : l’organisation taylorienne du travail d’un côté, et la puissance d’un syndicalisme de classe représenté par la CGT et la CFDT de l’autre côté »2

 La stratégie patronale était basée sur la déstructuration des grands groupes industriels : externalisation de services ou activités allant du ménage à la gestion du personnel, développement de la sous-traitance avec mise en concurrence pour accroître les marges et réduire les grands sites de production. L’introduction du toyotisme combinait la gestion en « juste à temps » (variation-modulation des productions), la réduction des stocks et des coûts, la responsabilisation des salariés par eux-mêmes sur la qualité et la productivité. Les nouveaux modes de management ont allié des formes d’autocontrôle et de surveillance (outils informatiques, procédures, indicateurs) et l’annualisation et le décloisonnement du temps de travail (ordinateurs, téléphones portables, temps partiels, horaires découpés). Le tout complété par l’individualisation de la rémunération et des horaires, jusqu’à celle du contrat de travail. La taylorisation dans ses formes les plus avancées, plus que jamais implantée dans l’industrie, s’est généralisée dans le tertiaire, le technique qualifié et le commerce. 

Cette profonde déstructuration de la classe ouvrière s’est traduite par une individualisation du rapport au travail et une tendance à la disparition des collectifs professionnels, entraînant un affaissement des ripostes collectives depuis le maillon élémentaire de l’atelier, de l’équipe, des bureaux, jusqu’aux entités plus larges que sont l’usine ou la branche professionnelle.

 

La lente érosion du syndicalisme

Ces profondes transformations de l’organisation de la production, de la distribution, ont été mises en œuvre sur fond de développement du chômage de masse à partir du premier choc pétrolier de 1974. L’existence de l’« armée industrielle de réserve » pèse désormais sur les possibilités de riposte des travailleurs. La précarisation de l’emploi aggrave l’insécurité sociale, tout en sapant des collectifs de travail désormais souvent constitué de salariés aux statuts très différents et soumis aux nouvelles formes de management décrites précédemment.

C’est à ce moment que les effectifs syndicaux ont commencé à chuter. Les premières inquiétudes sur l’emploi ont pesé sur les mobilisations, avec des réponses syndicales hésitantes et divisées. L’arrivée de la gauche au gouvernement, en 1981, qui n’était pas assise sur une montée des luttes, contribua à multiplier les confusions. Si son premier gouvernement mit en œuvre des réformes espérées (début de diminution du temps de travail, retraite à 60 ans), la rupture fut brutalement consommée avec le tournant de l’austérité, entraînant découragement, déstabilisation, perte de repères et de confiance. Ces phénomènes frappèrent de plein fouet le PCF et par répercussion la CGT. La baisse des effectifs syndicaux s’accéléra.

Des fractions de la gauche de gouvernement tentèrent de profiter de la situation pour transformer le syndicalisme « à la française » en syndicalisme « à l’allemande » : multiplication des espaces de négociation, des réunions de concertation (lois Auroux), développement des droits pour une prépondérance des CE (comités d’entreprise) et CHSCT (comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail) au détriment des DP (délégués du personnel), accentuation de la rupture dans la hiérarchie des normes avec la possibilité accrue d’accords dérogatoires. La CGT ne trouva pas sa voie dans cette évolution qui bénéficia à la CFDT, engagée depuis le milieu des années 1970 dans le « recentrage ». 

La chute du mur de Berlin asséna le coup de grâce à toute une génération de militants déjà bien en peine de construire une voie vers le « socialisme à la française ». Perte définitive de repères politiques et idéologiques, prise de distance brutale avec la politique : encore plus dure fut la chute pour ces militants qui fournissaient l’encadrement militant et les repères politiques de la CGT depuis des décennies. L’exemple de Renault est significatif : dans ce bastion, vitrine sociale pour tout le pays, fournissant cadres et dirigeants pour la Fédération de la métallurgie et la confédération, la CGT perdit la majorité dans la plupart des sites, en même temps que l’usine emblématique de Billancourt était fermée.

En novembre-décembre 1995, la mobilisation dut beaucoup au forcing fait d’un coté par FO pour ne pas perdre la main sur la gestion de la Sécu, de l’autre par la CGT pour ne pas perdre pied dans les secteurs disposant de régimes spéciaux de retraite, en particulier la SNCF. La mobilisation se limita pour l’essentiel au secteur public, sans que la grève dite par procuration ne joue un rôle autre que médiatique, et sans qu’il n’y ait non plus de radicalisation de couches significatives de la classe ouvrière. Son succès relatif (blocage provisoire de la situation, quoique sans avancées significatives) et une fin de mouvement chaotique ne conduisirent pas à un renforcement significatif des organisations syndicales, tout en conduisant à une crise dans la CFDT avec pour conséquence le développement des SUD.

Ensuite, sous le gouvernement Jospin (1997-2002), la mise en œuvre des lois Aubry sur la réduction du temps de travail contribua souvent à renforcer les doutes sur l’action syndicale. L’intensification du travail et l’augmentation de sa pénibilité, le quasi blocage des salaires laissèrent un goût amer.

La voie hasardeuse du recentrage

Le bradage délibéré, à contre-courant de la volonté des salariés, du système de retraites d’EDF-GDF, permettant d’engager le processus de privatisation de l’entreprise3, a marqué une accélération dans la rupture avec un des piliers de la CGT et dans l’affaiblissement de ses positions dans le secteur public qui, outre les avantages matériels considérables qu’il apportait, s’inscrivait dans la logique du grignotage de l’intérieur de l’appareil d’Etat de ses prérogatives économiques, partie intégrante du projet politique du PCF. 

Dans la CGT, ce fut le temps des changements de nom des structures, de la mise en place de commissions ad hoc pour élaborer les positions des organisations en lieu et place des instances élues, des appels systématiques aux experts, de la multiplication des commandes de sondage permettant de justifier des positionnements et modes d’actions. Dans la foulée, la suppression d’un collectif, d’une commission permettait quelques épurations « politiques » et la restructuration de l’appareil de presse, des réductions d’effectifs permettant de faire des économies.

L’intégration dans la CES (Confédération européenne des syndicats) a augmenté le nombre d’experts, d’économistes, de spécialistes des questions internationales, coupés de tout lien avec les instances syndicales, sans parler de la base. Ce qui permit à certains de prendre ouvertement parti pour le « Oui » au référendum de 2005 sur le TCE (Traité constitutionnel européen). La propagande devint de la communication, et il se créa même une cellule de reclassement pour les responsables devenus indésirables dans leur structure.

C’est d’ailleurs pendant la campagne pour le « Non » que la direction confédérale, après s’être retrouvée en minorité à l’issue d’un débat qui avait pour une fois dépassé le strict périmètre des structures intermédiaires (fédérations et unions départementales), accéléra les tentatives de réforme des structures. Dans cette séquence, elle tenta de faire croire qu’elle était capable de refléter l’état d’esprit de la base, tandis que que les niveaux intermédiaires auraient été « surpolitisés », en décalage par rapport aux syndiqués « acteurs-décideurs » selon la novlangue confédérale. En fait, ce sont 74 % des sympathisants de la CGT qui ont voté « Non » au TCE (70 % à la FSU, 65 % à SUD, 64 % à Force ouvrière, 46 % à la CFDT, 37 % à la CFTC et 35 % à la CFE-CGC).

Les années suivantes ont vu se perpétuer ce décalage, mêlant absence de volonté et incapacité à susciter des mobilisations permettant d’engranger au moins des succès partiels. Les mobilisations sur les retraites, la sécurité sociale, les régimes spéciaux et les échecs répétés sur lesquels elles ont débouché validèrent les stratégies de repli, le recentrage dont le simple vocable évoque douloureusement la mutation de la CFDT de la fin des années 1970. Le succès (modeste en réalité) de la mobilisation sur le CPE (contrat première embauche, 2006) fut mis sur le compte de l’unité syndicale, du syndicalisme rassemblé, en escamotant la raison essentielle qui était la mobilisation massive de la jeunesse.

La victoire de Sarkozy en 2007, théorisée comme un recul durable des forces politiques de la gauche institutionnelle, fournit l’occasion d’accentuer les tendances lourdes déjà à l’œuvre. La prise de distance encore plus nette avec « le politique » s’est alors affirmée. Pour le secrétaire général de l’époque, Bernard Thibault, « nous ne sommes ni dans l’opposition, ni dans l’accompagnement, nous jugerons aux actes ». Sous prétexte de rapport de forces dégradé et des difficultés à mobiliser, la direction confédérale s’est installée dans la logique des diagnostics partagés et des recherches de solutions communes face à l’agressivité du gouvernement.

La « position commune » sur la représentativité, au-delà du marché de dupes sur les heures supplémentaires, a illustré à la fois la volonté de concertation avec le gouvernement et l’engagement accéléré sur la voie d’un syndicalisme de représentation, centralisé bureaucratiquement et s’éloignant toujours plus de l’entreprise et des luttes. Dans la foulée, de multiples accords nationaux ont été signés après des consultations bidon des structures : formation professionnelle, égalité hommes/femmes, sur le stress au travail…

Le départ chaotique de Bernard Thibault, en 2013, a mis en lumière les fragilités de la construction de cet équilibre. La crise sans précédent qui a débouché sur la chute de Lepaon en constitue la suite. Sa résolution est encore éloignée.

Robert Pelletier

  • 1. Voir « Les féministes de la CGT, Histoire du magazine Antoinette (1955-1989) », Jocelyne George, Editions Delga.
  • 2. Nicolas Hatzfeld, « Organiser, produire, éprouver : histoire et présent de l’usine de carrosserie de Peugeot à Sochaux (1948-1995) », thèse de doctorat d’histoire, EHSS, Paris 2000.
  • 3. Voir « Une privatisation négociée, La CGT à l’épreuve de la modification du régime de retraite des agents d’EDF-GDF », Adrien Thomas, Editions l’Harmattan.

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