C’est possible ! Une femme au cœur de la lutte de LIP (1973-1974)

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Monique Piton, Nouvelle édition établie par Charles Jacquier, éditions L’Échappée, 2015, 22 euros. Acheter sur le site de la librairie La Brèche.

En ces temps de reculs sociaux et de luttes contre les licenciements et les fermetures de sites aux résultats plus qu’incertains, cette réédition nous permet un doux retour en arrière sur une lutte pour laquelle le mot exemplaire n’est pas usurpé.

Dans cette mobilisation déclenchée par le projet de démantèlement de l’usine de Palente entraînant la suppression de 1 300 postes de travail, l’imagination fut souvent au pouvoir. Mais en même temps, rien de magique ni de complètement spontané dans les formes de lutte. Dans un entretien à Critique communiste1, Charles Piaget a longuement expliqué que la prise en charge de la lutte par les travailleurEs avait été préparée de longue date par la pratique d’un syndicalisme hors norme, notamment avec la mise en place du Comité d’action qui sera tout au long des 10 mois de lutte le fer de lance de la mobilisation. Au grand désespoir des responsables locaux, fédéraux de la CGT et de façon moins caricaturale de ceux la CFDT.

L’imagination au pouvoir a pris tout son sens le 13 juin avec la mise à l’abri du « trésor de guerre » c’est-à-dire un stock de 60 000 montres, de pièces détachées dont la valeur était évaluée à 500 millions de francs. Cette plongée dans l’illégalité sera un des symboles de la lutte des Lip et l’enchaînement : « On fabrique, on vend, on se paie » paraissait presque naturel. Ces actions étaient pour l’essentiel à l’initiative du Comité d’action Lip, toléré par la CFDT et combattue quasiment de bout en bout par la CGT.

Le regard et le récit que fait de cette lutte Monique Piton tranche avec les récits habituels par son éclairage féminin, féministe. Cet éclairage se retrouve non seulement dans la place prise par les femmes, parfois à l’arraché, dans la lutte et par le récit des questions posées hors de l’usine et de la bagarre pour l’emploi : le droit à l’avortement, la vie en couple, la place des enfants…

Un soir dans la deuxième quinzaine d’août, au moment des affrontements répétés avec les forces de l’« ordre », dans la suite de l’occupation de l’usine courageusement effectuée dans la nuit du 14 au 15 août, Monique Piton raconte : « Je rentre tard, pourtant encore j’ai rendez-vous avec Jacqueline, nous devons discuter de pas mal de choses. Nous retrouvons Delphine. Elle a appris à pratiquer des avortements. Tous les jours à Besançon, des femmes se trouvent dans des situations dramatiques, il faut les aider. Delphine se sent utile et cela se voit sur son visage. Je n’ai pas d’amant pour le moment, nous dit-elle en riant, mais le prochain, croyez-moi, je le choisirai et de toute façon rien ne presse. J’ai besoin de me retrouver, de redevenir moi, de réfléchir, j’ai envie d’être parfaitement libre. Quand je me retrouverai un gars, j’aurai avec lui des rapports d’égalité : finie l’exploitation. »

À lire ou relire pour (ré)conforter l’espoir dans les luttes et celles et ceux qui luttent.

Robert Pelletier 

  • 1. « Les luttes de LIP de 1948 à 1983 », Charles Piaget, Critique communiste n°173, janvier 2004

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