Burkina Faso : Un putsch réactionnaire!

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

«Le beau Blaise » (Compaoré), comme l’ont appelé les diplomates des grandes puissances, ne reviendra donc pas ; ni ses lieutenants à sa place. Son ancienne garde prétorienne, le RSP (« Régiment de sécurité présidentielle »), est maintenant dissoute. Deux de ses proches, le général Gilbert Diendéré et l’ex-ministre Djibril Bassolé, sont poursuivis par la justice Burkinabé pour « atteinte à la sécurité de l’État ». Au moins en théorie, ils risquent très gros.


  Gilbert Diendéré

Ceci est le résultat de la tentative de putsch avortée qui avait commencé le 17 septembre 2015, à Ouagadougou. Une fraction de l’armée avait alors pris en otage les dirigeants du gouvernement transitoire (devant organiser la transition après le départ de Compaoré en 2014), le président intérimaire Michel Kafando et son Premier ministre Isaac Zida. Or, les putschistes avaient de toute évidence grandement sous-estimé les capacités des résistances populaires.

Compaoré en Côte d’Ivoire

 Ami chouchouté par les grandes puissances - et notamment la France ! - et autocrate qui s’est maintenu au pouvoir au Burkina Faso pendant 27 ans, l’ex-président Blaise Compaoré rêvait bien d’un retour. Un peu comme un Louis XVI qui aurait réussi (en 1792) à s’enfuir à Coblence ou ailleurs pour y fomenter ses plans, Compaoré attendait son heure en Côte d’Ivoire voisine. Accueilli à bras ouverts par le chef d’État Alassane Ouattara, qui, rappelons-le, a été grandement aidé par la France de Nicolas Sarkozy lorsqu’il s’est hissé sur le trône présidentiel (puisque des unités de l’armée française avaient délogé son prédécesseur Laurent Gbagbo de la résidence présidentielle, le 11 avril 2011).

 Selon des témoins qui se sont exprimés à « Afriques en lutte », deux jours avant le début du putsch (17 septembre 15) au Burkina Faso, l’environnement du domicile de Blaise Compaoré dans son exil ivoirien a été soudainement animé. Tout d’un coup, il se remplissait de nombreux militaires ivoiriens. Cela constitue au moins un indice pour une implication directe de l’autocrate exilé.

Blaise Compaoré a longtemps été présenté, par les politiques et (certains) médias français, comme un président « modéré » et raisonnable dans une région instable. Négociateur dans maints conflits - élections en Guinée en 2010, conflit électoral en Côte d’Ivoire en 2010/11, guerre interne au Mali en 2012/13… -, où il avait cependant souvent des intérêts liés avec une partie contre l’autre, il était en tout cas loin d’être un médiateur désintéressé. A titre d’exemple : au moment des guerres extrêmement cruelles au Liberia et au Sierra Leone, autour de l’année 2000, le Burkina Faso apparaît sur les marchés mondiaux comme exportateur de diamants… alors qu’il n’en produit pas. Il s’agissait de ce qui est communément appelé des « diamants de sang ». Le régime burkinabè était aussi une plaque tournante du trafic d’armes dans toute l’Afrique de l’Ouest.

 Le bras droit du président Compaoré, son chef d’état-major Gilbert Diendéré, faisait l’objet d’une enquête des Nations Unis depuis 2005, concernant son rôle au Liberia. Le même Diendéré, ô hasard des hasards !, fut décoré de la Légion d’honneur de la République française, en 2008, par le président Nicolas Sarkozy.

 Encore plus grand hasard : le même Gilbert Diendéré s’est trouvé à la tête du putsch du 17 septembre 2015. Il s’agissait bien de faire revenir le pays en arrière : avant le 31 octobre 2014.

 Le 31 octobre 2014

 Ce jour-là, Blaise Compaoré a chuté sur la démesure de ses ambitions. Alors que la constitution du pays limitait, dans son article 37, le nombre de mandats présidentiels que peut cumuler un individu, le président en exercice depuis 1987 (et l’assassinat de son prédécesseur Thomas Sankara) cherchait à faire sauter ce verrou. Pour ce faire, il avait convoqué une assemblée parlementaire qui était majoritairement à sa botte, même si des remous à l’intérieur du parti dirigeant – le CDP, « Congrès pour la Démocratie et le Progrès » - avaient fait naître des scissions et notamment la sortie du MPP (« Mouvement du Peuple pour le Progrès »). Cette nouvelle formation avait été fondée par des politiques qui avaient senti la fin du régime approcher et souhaitaient quitter le navire avant qu’il ne coule, sans remettre en question les fondamentaux de l’ordre social établi.

 Ce ne sont pas les partis de l’opposition officielle, mais un mouvement de base qui a alors contribué à balayer le régime de Compaoré. Ce sont des groupes de musique engagés et des mouvements de base, tels que le « Balai Citoyen » (animé essentiellement par deux musiciens populaires, Smockey et Sams’K Le Jah), qui avaient appelé à manifester contre le vote, prévu à partir du 31 octobre 2014, sur la modification de la constitution. La farce du vote parlementaire a été interrompue par des manifestants en colère qui, les jeunes en tête, ont pris les bâtiments officiels d’assaut.

 La répression s’est soldée par une trentaine de morts, mais le président Compaoré fut obligé de « dégager ». Un hélicoptère de l’armée française l’a alors exfiltré vers la Côte d’Ivoire. A la même occasion, une opinion publique française (qui l’ignorait jusque-là totalement) apprit alors que le COS ou « Commandement des Opérations Spéciales », une troupe d’élite de l’armée française, entretenait une base à Ouagadougou sous Compaoré et grâce à lui.

 Un putsch pour forcer un retour en arrière

 Le rôle personnel de Blaise Compaoré dans le putsch récent (désormais avorté) n’est pas totalement clair : les putschistes souhaitaient-ils faire revenir Compaoré… ou, plutôt, instaurer un régime compaoriste sans Compaoré ? Le débat n’est pas tranché, même s’il existe – voir plus haut – des indices qui font penser à une implication personnelle de Blaise Compaoré. Ce qui est sûr et certain, en revanche, c’est le caractère ouvertement réactionnaire de leurs visées.


 Le RSP, une force de répression

L’élément actif du putsch était formé par le RSP (Régiment de Sécurité Présidentielle), une troupe d’élite de 1.300 hommes, doté de chars et d’armements lourds, désormais dissoute. Le RSP avait été créé comme une garde prétorienne du président Compaoré et doté de riches privilèges matériels par son régime. Ces derniers mois, il s’était déjà mêlé de manière de plus en plus ouverte à la politique du pays, exigeant notamment au début du mois de juillet 2015 le départ du Premier ministre de transition, Isaac Zida. Ce dernier était issu des rangs du RSP – il en avait été le numéro deux -, mais s’en était émancipé, en poursuivant un agenda politique propre, et fut donc considéré comme « un traître ».

Le principal objet de la bataille était la loi électorale, en vue des élections présidentielles et législatives initialement prévues le 11 octobre (et désormais reportées au moins jusqu’à novembre/décembre 2015, et même probablement jusqu’au début de l’année 2016). Celle-ci, élaborée par les autorités de transition en avril puis actée par la haute juridiction en juillet, exclut de la compétition électorale certains hauts cadres de l’ancien régime : ceux qui avaient activement promu la modification de l’article 37 de la constitution au profit de Compaoré. Trois cadres de l’ancien régime (dont le poids lourd Djibril Bassolé, ex-multi-ministre de Compaoré) avaient néanmoins réussi à faire valider leur candidature, mais ils n’étaient pas à l’abri d’une invalidation par la Justice : le plus haut tribunal administratif avait été saisi d’une requête, avant la date-butoir du 06 septembre 2015, pour demander l’annulation de leur candidature.

 En dessous du débat sur leur candidature – qui, vu l’état de l’opinion publique, n’allait probablement pas mener à l’élection d’un pro-Compaoré à la présidence : le peuple ne l’aurait pas acceptée – se cache un autre : celui sur l’indemnité des criminels de l’ère Compaoré. Même en n’étant pas élus à la présidence de la République, les poids lourds de l’ère Compaoré, et/ou qui s’étaient enrichis sans honte, visaient surtout à se protéger contre toutes poursuites judiciaires ultérieures. Or, un statut d’ancien candidat à la présidence de la République, ou bien un siège de député, leur aurait donné plus de chances d’échapper aux poursuites, au nom de leur « respectabilité et/ou du rapport de forces politiques.

 Armée fracturée

 Désormais, la tentative de faire revenir le pays en arrière, et de faire au moins acter la candidature de (plusieurs) poids lourds de l’ancien régime aux futures élections, a nettement échoué. Elle s’est brisée sur la résistance populaire, mais aussi sur celle d’une bonne partie de l’armée qui est fracturée de l’intérieur. Mais le conflit essentiel est à venir. Ce qui intéresse au plus haut point les masses du pays, ce sont moins les élections – dont beaucoup de Burkinabè n’attendent pas un grand changement pour leur vie quotidienne – mais le risque d’une amnistie des délits économiques et politiques de l’ancienne élite. Évidemment, l’hypothèse d’une admission d’anciens caciques à la candidature fait présupposer une amnistie de leurs enrichissements personnels et autres crimes, voilà pourquoi leur retour sur la scène politique peut révolter beaucoup de Burkinabè. Mais candidature ou pas, le risque d’impunité des crimes notamment financiers reste réel, tout comme celui d’une continuation du pillage (oligarchique et néocolonial) du pays.

 Les autorités françaises et de nombreux médias ont cultivé, sur les derniers événements, une position pour le moins ambiguë. Notamment en considérant (de l’ex-ambassadeur français à Ouagadougou jusque dans les colonnes du « Monde ») que l’exclusion des candidats de l’ancien régime était la cause des problèmes, et hautement critiquable. Ce à quoi les acteurs politiques burkinabè, opposés au putsch, répondent la plupart du temps que « les anciens pétainistes avaient bien été exclus de la scène politique française en 1944 ».

 Les États-Unis, désormais grand rival de l’impérialisme français en Afrique (à côté de la Chine, qui reste plus souvent muette sur des « affaires de politique intérieure » des pays où elle gagne en influence économique), ont joué un jeu plus nuancé. Parmi les unités militaires opposées au putsch et au RSP, certaines – dont des régiments de parachutistes – avaient été formées auparavant par des militaires US. Pour les États-Unis, il s’agissait surtout de disposer d’un contrepoids à l’influence française.

 Les USA, sachant miser sur un discours de « renouveau démocratique », sont susceptibles de gagner des parts d’influence là où la France pourraient en perdre, pour avoir été trop liées aux forces anciennes. Mais la politique française officielle, si une partie de ses appareils ont certainement eu des liens étroits avec Gilbert Diendéré et les forces qui l’entouraient, a su aussi avoir d’autres fers au feu. Les deux principaux candidats (non compaoristes) à l’élection présidentielle ont ainsi été reçus par le PS français…

 Le poids de l’Histoire

 Le Burkina Faso, bien qu’il soit rangé parmi les dix pays les moins matériellement développés de la planète, est un pays dont la population « ne se laisse pas faire ». Il compte de fortes traditions politiques et de mobilisation populaire, en partie liée à l’ère Thomas Sankara mais pas uniquement, et dont la vivacité vient encore de se manifester ces dernières semaines.

 Antérieurement, ce pays était appelé en langue française la « Haute-Volta », selon une dénomination purement géographique. Colonisé peu avant 1900, le royaume de Ouagadougou correspondait peu ou prou, géographiquement, à l’actuel Burkina Faso puis fut intégré à l’ « Afrique occidentale française » (AOF). De fortes mobilisations populaires ont lieu en 1915 et 1916 contre le recrutement forcé pour l’armée française, qui débouchent sur une guerre (coloniale) ouverte : la « guerre du Bani-Volta ». Entre 1932 et 1947, l’essentiel du territoire est fusionné avec la Côte d’Ivoire actuelle, les deux pays d’aujourd’hui formant alors une entité unique à l’intérieur de l’AOF. C’est le principal facteur explicatif du fait qu’aujourd’hui, des millions de ressortissants burkinabè résident – depuis une ou plusieurs générations – en Côte d’Ivoire.

 L’État porte le nom de « Pays des hommes intègres », combinant deux mots issus de deux des principales langues de ce pays multi-ethnique (le mooré et le dioula), depuis le 04 août 1984. Autrement dit, depuis le premier anniversaire de l’arrivée au pouvoir de Thomas Sankara, qui a apporté tant de changements à ce pays de la zone du Sahel.

 Dans une période plus récente, des mobilisations populaires ont laissé des traces profondes dans lesquels s’inscrit la révolte récente contre le putsch réactionnaire. Parmi elle, les protestations consécutives à l’assassinat du journaliste Norbert Zongo (1998), qui allaient durer une année et obliger le président Blaise Compaoré à procéder à une réforme « démocratique » de la Constitution.

 En février 2011, c’est la mort d’un jeune lycéen, Justin Zongo (sans lien de parenté avec Norbert Zongo) dans la ville de Koudougou qui met le feu aux poudres. Sous l’impulsion des révoltes en Tunisie et en Égypte – qui avaient alors fraichement chassé les dictateurs respectifs -, la jeunesse lycéenne et étudiante descend dans la rue ; parmi les mots d’ordre : « Koudougou sera la Tunisie ! », ou encore : « Le Burkina aura son Égypte ! » Dans plusieurs villes, des bâtiments administratifs (police, tribunal, préfecture) seront brûlés. Dans la ville d’Ouhigouya, l’incendie des munitions dans le commissariat occasionne une série d’explosions qui dure dix-sept minutes d’affilé … Elles seront suivies d’une explosion d’une autre nature, d’une explosion sociale. A partir de la mi-mars 2011, le mouvement étudiant prend le relais dans la capitale Ouagadougou, avec des manifestations de masse. Il y aura, par la suite, des grèves : parmi les enseignant-e-s, à la société de téléphonie ONATEL ou dans la mine d’or de Kalsaka (voir Bulletin AEL n°27 et http://tahin-party.org/chouli.html )

 

 Mais il y aura aussi des affrontements au sein de l’armée. A la mi-avril 2011, c’est d’abord le RSP, troupe d’élite, qui se révolte pour des raisons matérielles qui lui sont propres : contre la perte de certaines primes liées à des opérations extérieures (Darfour, Côte d’Ivoire..). Mais à la fin mai, ce seront des troupes de base qui se révolteront à Bobo Dioulasso… avant d’être réprimées par le RSP, ici aux ordres du régime. Cela montre avant tout les profonds clivages de classe qui existent aussi à l’intérieur de l’armée.

 Ces événements auront largement contribué à affaiblir le régime de Compaoré, qui allait chuter sur la prochaine vague de mobilisations à l’automne 2014, et annonçaient déjà sa fin. Elles se sont prolongées, aujourd’hui, avec celle du peuple contre le putsch réactionnaire.

 

 Berthold Du Ryon

 

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