Autour de l’écosocialisme : réponse au camarade Bruno de Bordeaux

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Dans le premier BI sur le débat stratégique, le camarade Bruno de Bordeaux a rédigé une contribution très critique sur l’écosocialisme, qui offre une base théorique aux craintes que certains camarades éprouvent à l’idée que le NPA puisse se réclamer clairement de l’écosocialisme. On trouvera ici une tentative de réponse aux objections de Bruno, afin de le persuader qu’il n’aurait non seulement rien à perdre mais surtout tout à gagner à s’inspirer des travaux des théoriciens de l’écosocialisme.

La première idée que l’on trouve dans le texte de Bruno est que l’écosocialisme est étranger au mouvement ouvrier. Cette conception l’amène par exemple à expliquer que les anticapitalistes devraient mener « le débat avec les différents courants de l’écologie politique dont l’écosocialisme », selon une formulation qui définit l’écosocialisme comme un courant étranger ou du moins extérieur à l’anticapitalisme. Sa nature de classe interroge visiblement aussi Bruno qui expose que l’écosocialisme constituerait « un compromis inutile avec des courants écologistes qui bien que radicaux ne se situent pas sur le terrain de la lutte des classes ». Au-delà du fait que Bruno tend à oublier que les combats écologistes ont presque toujours une très forte dimension de classe, sa conception de l’écosocialisme est largement fausse, dans la mesure où d’André Gorz à Daniel Tanuro, en passant par James O’ Connor et Mickaël Löwy, tous les théoriciens de l’écosocialisme se sont clairement situés dans le marxisme et même dans le sillon d’un marxisme critique profondément antistalinien. Il ne saurait sur ce point y avoir de faux débats : la question n’est pas de débattre avec les écosocialistes, comme l’on peut par ailleurs débattre avec les réformistes, mais de voir en quoi ce courant clairement anticapitaliste, qui se situe indiscutablement dans ce « meilleur du mouvement ouvrier » dont se réclamaient nos principes fondateurs, peut nous servir de cap pour penser nos perspectives d’émancipation socialistes.

La deuxième idée que développe Bruno est que l’écosocialisme aurait «  tendance à réduire le capitalisme au productivisme ». Une telle assertion relève d’un évident faux problème : si le capitalisme est bien un productivisme, aucun écosocialiste ne limite sa critique du capitalisme à ce point. Contrairement à ce que pense Bruno, tous les écosocialistes souscriront à ses justes affirmations lorsqu’il explique que « l’accumulation du capital se fait à travers une lutte des classes acharnée qui entraîne tout autant le productivisme et la société de consommation que l’aggravation de la misère pour le plus grand nombre à l’échelle du monde ». Evitons les faux procès : l’écosocialisme ne constitue en rien un affaiblissement de la critique du capitalisme et encore moins de sa critique sociale. Son objet est en réalité largement autre, puisqu’au-delà de la critique marxiste du capitalisme qui fait largement consensus, son apport est d’abord et avant tout centré sur la perspective d’un socialisme débarrassé des scories productivistes.

La troisième idée que développe Bruno porte d’ailleurs sur ce point, qui lui semble poser problème dans la mesure où les écosocialistes passeraient de « la critique des ravages incontestables du productivisme du socialisme réel », à la « recherche dans Marx, Engels, Trotski des conceptions qui annoncent ce productivisme ». Sur cette base, Bruno reprend les vieilles antiennes de l’orthodoxie trotskiste qui rejettent sur Staline toutes les fautes du socialisme réel, à commencer par le productivisme dont ni Marx, ni Engels, ni Lénine et encore moins Trotski ne sauraient évidemment être comptables. Au-delà de la discussion plus générale que suscite cette conception par trop manichéenne de l’histoire de la IIIe Internationale pour être juste, la conclusion de Bruno est que le productivisme ne saurait caractériser que le PCF et les organisations marquées par leur « intégration à la société capitaliste et leur renoncement à la perspective d’une révolution sociale ». Une telle conception n’est évidemment pas crédible : quiconque a lu un jour un exemplaire de Lutte Ouvrière ou d’Information Ouvrière ne peut plus sérieusement prétendre que le trotskisme aurait été depuis toujours vacciné contre le productivisme.

Les critiques émises par Bruno montrent en dernière analyse que le rejet de l’écosocialisme renvoie soit à de faux débats, soit à un refus de pousser la critique marxiste jusqu’au bout, autrement dit jusqu’à ce qu’elle puisse devenir une critique de la critique. Contrairement aux craintes qu’exprime Bruno, les perspectives de l’écosocialisme ne relèvent pourtant pas d’un pas en arrière dans notre critique du capitalisme, mais bien d’un pas en avant dans notre projet socialiste.

Laurent Ripart

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