Violence policière aux États-Unis : contrôle social et ordre néolibéral

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Le meurtre de George Floyd par la police de Minneapolis, qui a déclenché un soulèvement à travers les États-unis d’une ampleur historique et un mouvement protestataire de solidarité à une échelle mondiale, s’inscrit dans une longue série d’outrances policières violentes et racistes. Cette violence fait partie d’un système de répression raciste et anti-ouvrier qui existe de longue date, au service des besoins néolibéraux du capital contemporain.

On estime qu’un millier de NoirEs sont tuéEs par la police chaque année, sans compter les tabassages quotidiens non-médiatisés. Les noms de certaines des victimes sont connus à travers les États-unis et même d’autres pays : Michael Brown, Éric Garner ou Rodney King, dont le tabassage par la police, l’un des premiers à avoir été filmé, a ébranlé Los Angeles en 1991.

Plus de deux semaines de manifestations n’ont pas suffi à décourager un policier d’Atlanta de tirer, le 13 juin, deux balles dans le dos d’un jeune Noir pendant qu’il s’enfuyait, Rayshard Brooks, accusé d’ivresse publique. De telles tueries sont donc très répandues à travers le pays et ses racines sont très profondément ancrées dans les pratiques des forces de l’ordre.

La violence policière contre les manifestants antiracistes est elle aussi devenue une cause célèbre. Le New York Times a recensé 98 cas d’usage de gaz lacrymogène contre les récentes manifestants antiracistes depuis le début des protestations. Cette répression n’est que la continuation de la violence anti-NoirEs qui a couté la vie de George Floyd.

La violence policière contre les NoirEs est souvent sans proportion avec les situations dont elle découle : cette violence fait presque tout le temps suite à des interpellations pour des délits très mineurs et non-violents. Ainsi, George Floyd a été accusé d’avoir payé ses cigarettes avec un faux billet de vingt dollars. En 2014, Éric Garner qui, comme Floyd, a poussé le cri « I can’t breath » pendant que la police de New York le tuait, avait été arrêté pour la vente (interdite) de cigarettes à l’unité. Rayshard Brooks s’est endormi dans sa voiture dans le parking d’un restaurant de fast-food, apparemment ivre, et sans être violent, quand il a été arrêté. Comme on le verra plus bas, les prisons sont pleines de détenus condamnés pour des délits sans violence, souvent pour possession de stupéfiants doux comme le cannabis, qui est maintenant autorisé aux adultes et vendu dans des centres de distribution légaux dans plusieurs États.

Les meurtres en série, les passages à tabac, le harcèlement quotidien que les NoirEs subissent de la part de la police sont la partie immergée de l’iceberg de la répression d’État au service des projets néo-libéraux. Cette violence est étroitement liée au système pénal, à la structure raciste et anti-ouvrière de tout le système judiciaire, et surtout du système d’incarcération de masse très largement raciste. D’où vient cette violence ? Quelles sont ses racines ? À quoi sert-elle ?

L’ampleur de ce système de répression est révélatrice de la double oppression subie par les NoirEs américainEs en tant que communauté et comme population appartenant en grande partie à la classe ouvrière. La violence raciste existe depuis le début de l’esclavage nord-américain. À partir de 1877, avec la fin de la période dite de la « reconstruction » (l’occupation du Sud par des troupes fédérales suite à la guerre de Sécession (Civil war), des activistes du Ku Klux Klan ont partout infiltré les forces de la police, lui donnant un noyau dur raciste. Cinq milles NoirEs ont été lynchés entre cette date et la moitié du XXe siècle par des foules blanches racistes, avec la participation ou la non-intervention de la police.
La violence policière contre les manifestantEs antiracistes après le meurtre de

Floyd trouve ses antécédents dans la répression musclée contre les manifestants des droits civiques dans les années cinquante et soixante par la police qui n’hésitait pas à utiliser des chiens contre les manifestantEs.

Culture raciste dans la police

Les idées conservatrices, réactionnaires, homophobes, antisyndicales et surtout racistes, sont très répandues au sein des forces policières partout dans le monde et les États-Unis ne font pas exception. La police municipale, dans certaines villes, a même utilisé des images d’hommes noirs comme cible d’entrainement. Ces mentalités et les pratiques qu’elles engendrent sont profondément ancrées. Elles font donc partie intégrante de la police.

L’ambiance raciste et l’association des populations de couleur avec la criminalité sont nourries par les médias et la culture dominante aux USA, qui glorifient la police. Les séries télévisées consacrées aux histoires de police sont parmi les plus suivies. Des thèmes racistes sont souvent présents dans ces séries. Sous la pression du sentiment antiraciste qui ébranle la société étatsunienne à ce moment, on vient d’annuler l’une de ces séries (Cops, flics) qui mettait en scène des thèmes particulièrement racistes et violents. Les besoins du capital d’imposer l’ordre sur la population constituant l’armée de réserve du travail se joignent donc à la violence raciste endémique à la société étatsunienne.

La guerre contre la drogue : prétexte de contrôle social et raciste

Bien que la violence policière existe comme un fait dans la société bourgeoise, la répression policière et juridique aux USA a augmenté suite au choc pétrolier de 1973 et aux délocalisations et au chômage qui ont suivi dans les années 1970 et 1980.

Un axe majeur de la campagne de contrôle social anti-NoirEs était la soi-disant « guerre contre la drogue » lancée par Reagan dans les années 1980. C’était bien une guerre, mais contre la population noire sous le sigle de la sécurité et de la lutte contre la drogue. Elle était accompagnée par des attaques contre les droits démocratiques au niveau juridique, comme ceux qui protègent les citoyenNEs des fouilles et interpellations arbitraires. Le principe juridique demandant une « cause probable » pour permettre de telles pratiques policières reste en vigueur mais sa marge est fortement réduite.
Dans ces mêmes années, le pourcentage des budgets municipaux consacrés à la police n’a cessé d’augmenter. Ceci malgré une diminution des crimes violents selon les statistiques officielles. Ces augmentations budgétaires incluent des armes de type militaire.

À partir de 1990, le « programme 1033 » transfère 454 millions de dollars d’équipements militaires, y compris des blindés, aux forces de police municipales. Ces équipements militaires ont été souvent recyclés de la guerre d ’Irak et d’Afghanistan. Ces armes ont été utilisées contre des manifestants à Ferguson dans le Missouri suite au meurtre de Michael Brown par un policier en 2014.
L’augmentation vertigineuse des équipements policiers a été accompagnée par une série de mesures judiciaires qui ont successivement réduit les droits des accusés et augmenté la latitude pour la police d’arrêter les personnes et de les fouiller. Les tabassages de jeunes dans les quartiers noirs et latinos rappellent ceux que l’on voit dans les banlieues et cités en France contre les jeunes issus de l’immigration.

L’État carcéral

25 % des détenuEs du monde le sont aux États-Unis. Au moins 40 % sont condamnés pour des délits sans violence souvent liés à la vente ou même à la possession d’un stupéfiant interdit. Les NoirEs représentent un énorme pourcentage d’entre eux/elles. En 2014, 34 % de tous et toutes les détenuEs étaient noirEs, alors qu’ils et elles constituent moins de 13 % de la population. Les études montrent que les Noirs et les Blancs consomment la drogue dans les mêmes proportions, mais les Noirs sont six fois plus condamnés à la prison que les Blancs. L’énorme nombre des détenuEs aux États-Unis est aussi le résultat des longues peines, parmi les plus longues du monde, selon le délit. Pour les NoirEs, on appelle ce système parfois « le tuyau qui joint l’école à la prison » vue la qualité misérable des écoles et le grand nombre des NoirEs en prison.

L’expression la plus aigüe de l’aspect néo-libéral de l’incarcération de masse se trouve dans l’essor des prisons privées. Ces prisons, qui incarcèrent pour l’instant une petite minorité des détenuEs, ont un intérêt matériel direct à l’enfermement du plus grand nombre de gens possible et pour les peines les plus lourdes. Les conditions dans ces prisons sont pires et plus dangereuses que celles des prisons d’État. La violence policière est donc inséparable du système d’incarcération de masse.

De la répression raciste à la répression de classe

Dans son livre, The New Jim Crow (traduit en français sous le titre La couleur de la justice. Incarcération de masse et nouvelle ségrégation aux États-Unis), Michelle Alexander, avocate noire, défend la thèse que l’incarcération de masse est une forme de contrôle social sur la population noire. C’est la troisième forme, après l’esclavage et le système de ségrégation dans les États du Sud, dit « Jim Crow » (1890-1964). Elle traite le problème du racisme anti-NoirEs, en considérant les NoirEs comme une communauté. En effet, le racisme quotidien n’épargne pas les salariéEs NoirEs bien payéEs et les professions libérales comme les médecins, professeurEs, avocatEs, ou sportifs/ves professionnelLEs comme en ont témoigné de nombreux exemples très médiatisés comme celui de Henry Louis Gates, historien réputé, professeur à Harvard, qui était suivi par la police dans sa Mercedes jusqu’à sa maison luxueuse et interpellé par un policier qui n’arrivait pas croire qu’un Noir pouvait habiter dans un beau quartier et conduire une belle voiture sans être un délinquant.

Le livre d’Alexander et ses nombreuses conférences ont le mérite de pousser le débat public à gauche au-delà de la perspective de la réforme. À la différence de ceux et celles du parti démocrate qui parlent de réforme du système judiciaire et carcéral, qu’ils et elles qualifient de « cassé », Alexander explique au contraire que le système marche parfaitement, en tant que système de contrôle social.
La manque d’une perspective de classe dans l’analyse d’Alexander cache néanmoins un aspect clé de la violence policière. Les NoirEs font majoritairement partie des classes populaires. Les NoirEs sont depuis le début des délocalisations dans les années 1970 – dans l’acier et l’automobile entre autres – les plus touchés par le chômage structurel en raison en partie de leur surreprésentation dans la couche des ouvriers spécialisés de la classe ouvrière étatsunienne. Le chômage chez les jeunes NoirEs atteint parfois 50 %. La violence policière fait partie du contrôle social sur une population largement exclue du marché du travail. L’inévitable essor des marchés illicites, dans des contextes de chômage de masse, le manque des centres de loisirs et colonies de vacances, etc., les bandes de jeunes chômeurs/ses et le stress de la pénurie, ouvrent aussi la porte à la violence qui entraîne des interventions policières. L’incarcération de masse est donc une forme de contrôle social sur une population ouvrière largement réduite à l’armée de réserve du travail.

Pourquoi existe-il des quartiers noirs ?

L’existence même de quartiers noirs ou ghettos est le résultat du racisme structurel et du rôle de l’État et du capital foncier dans la planification urbaine et des banlieues après la Seconde Guerre mondiale. À la différence d’un pays comme la France, les quartiers déshérités marqués par le chômage, la pauvreté et le désespoir, souvent noirs ou latinos se trouvent dans les villes intra-muros, le soi-disant « inner city » ou « ghetto ». Le manque de capital (en raison du manque de rentabilité) fait de ces quartiers des déserts d’emplois.

Conscience de masse blanche

Les manifestations ayant suivi le meurtre de George Floyd sont menées par des jeunes NoirEs, souvent des femmes, un phénomène que l’on voit aussi en France, notamment avec Assa Traoré. Mais à l’opposé des soulèvements antiracistes depuis celui du quartier de Watts à Los Angeles en 1967, jusqu’aux manifestations ayant suivi le meurtre de Michael Brown par la police de Ferguson (Missouri) en 2014, les manifestantEs cette fois-ci sont mixtes. On voit beaucoup de jeunes et moins jeunes, blancs et blanches. Les sondages indiquent une évolution de conscience chez les Blancs et Blanches profonde et rapide. Une grande majorité sont d’accord pour dire que les abus policiers racistes existent à grande échelle. CertainEs sont certainement des chômeurs/ses qui font le lien entre une économie qui ne sert que les 1 % et la violence raciste. Cette prise de conscience de masse populaire et intercommunautaire constitue la base d’un mouvement antiraciste de grande envergure.

Réponse du gouvernement de Trump et des politiques

Depuis la Maison blanche, Trump lance des tweets qui expriment du bout des lèvres son regret pour le meurtre de Floyd, mais son vrai message est que les abus policiers sont l’œuvre d’une minorité de mauvais flics et que lui est là pour assurer l’ordre comme le caudillo macho qu’il croit être. Pour leur part, les Républicains qui contrôlent le Sénat, et les Démocrates, qui contrôlent la Chambre des députés, se sont rapidement précipités pour produire des projets de loi pour « réformer » les pratiques policières, tous plus superficiels les uns que les autres. Ils ne vont pas plus loin que l’interdiction de certaines « prises d’étranglement ». Le but commun entre les deux partis est à la fois d’apparaître prêts à répondre aux appels à la réforme d’un côté et de canaliser les sentiments pour de vrais changements dans des directions qui ne remettent pas en cause la capacité d’employer la force, y compris la force majeure quand ils l’estiment nécessaire.

Éliminer le budget de la police

Au début du soulèvement les manifestantEs scandaient et les pancartes déclaraient « Black Lives matter » et « I can’t breathe ». Après les premiers jours, on voyait des pancartes qui demandaient l’élimination des budgets de la police. La gauche étatsunienne se trouve en plein débat sur le contenu de cette revendication et l’on voit d’ores et déjà un grand éventail de positions. Le centre syndical AFL-CIO de Seattle a voté le 17 juin l’expulsion des syndicats de la police.

Un point de départ dans ce débat est la contradiction entre les dépenses policières et le manque d’argent pour les écoles et les services sociaux qui sont réduits sans arrêt depuis le début de l’offensive neolibérale.

Des tentatives d’arrêter la violence raciste policière avec des ordonnances locales ont eu lieu mais sans grand succès. Dans la ville de Madison, capitale du Wisconsin, le conseil municipal progressiste a fait passer 160 ordonnances destinées à limiter l’emploi de la force policière. Mais la violence policière raciste n’a pas cessé. Dans les années 1960 des organisations noires étatsuniennes ont revendiqué que des conseils communautaires contrôlent la police. Cela pourrait être une revendication transitoire qui peut mener la conscience de masse vers une critique anticapitaliste de la police comme arme des 1 %.

En temps « normal » l’État compte sur une légitimité politique centrée sur les institutions de la démocratie bourgeoise. Mais comme on le voit avec les violences policières racistes et la violence dont la police est capable contre par exemple les manifestantEs et les grévistes, l’État bourgeois ne renoncera jamais à la violence. En fin de compte, l’État comme nous le rappelle Engels est constitué par des bandes d’hommes armés, et comme a dit Malcolm X, « la violence est aussi américaine que la tarte aux pommes ». La violence policière raciste aux USA, qui a coûté la vie de George Floyd et tant d’autres, est inséparable de la répression, des inégalités, et de l’exploitation subies quotidiennement dans les quartiers et sur le marché du travail par les salariéEs de couleur. En fin de compte, la solution à la violence policière et à toute manifestation de racisme et d’inégalité, se trouve dans la transformation du système qui dépend de la menace et de l’exercice de la violence au service du capital.

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