Révolte des banlieues de 2005 : Déjà l’état d’urgence, l’islamophobie et la faiblesse du mouvement ouvrier…

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

L’histoire balbutie. En 2005 déjà, un gouvernement décidait de mettre en place l’état d’urgence, en application d’une loi adoptée en 1955 pour combattre la révolution algérienne. Cette fois, ce sont les enfants de la génération ayant combattu pour la liberté contre l’Etat français qui se sont trouvés confrontés à la « gestion coloniale des banlieues ».

C’était « la France d’avant » Sarkozy. Dans ce pays-là, un mouvement lycéen avait, sinon gagné, du moins mené la vie dure au « gouvernement CRS » (Chirac Raffarin Sarkozy) avec quatre mois de mobilisations, de blocages de lycées, de manifestations massives contre la loi Fillon (déjà !). Dans cette France, le 4 octobre, un million de travailleurs défilaient contre la politique du gouvernement, « pour le pouvoir d’achat, l’emploi et les droits des salariés ». Selon L’Humanité

74 % de la population exprimait sa sympathie envers la mobilisation. Les universités commençaient à se mobiliser contre la pénurie budgétaire et l’intersyndicale de l’enseignement supérieur prévoyait une « assemblée nationale le 20 novembre ». Les 7, 8 et 9 novembre, des grèves avaient lieu dans la métallurgie, à EDF et à la SNCF.

Le gouvernement venait de subir une défaite cuisante dans le référendum sur la Constitution européenne, qui avait vu le « non » l’emporter malgré l’appel commun de l’UMP et du PS, avec une dynamique très importante du « non de gauche ». 

Nous étions donc dans un pays où chacun reconnaissait la présence au premier plan des luttes sociales, la contestation du pouvoir gouvernemental et même une certaine forme d’unité du mouvement ouvrier dans les mobilisations.

 

La répression policière pour juguler les luttes

La droite cherchait déjà un moyen d’endiguer les mobilisations sociales, qui affaiblissaient à chaque fois le gouvernement et les ambitions présidentielles de ses représentants, qu’elles soient incarnées par Sarkozy ou par le dauphin de Chirac, Villepin. La défaite sur la Constitution européenne, le 29 mai, avait été un traumatisme pour la classe dominante qui, parmi les seules en Europe, n’avait pas réussi à faire ainsi avaliser par la population l’austérité et le libéralisme.

La montée en puissance de Sarkozy au sein de l’UMP, après son accession au ministère « de l’Intérieur, de la Sécurité intérieure et des Libertés locales » en 2002 et à la présidence de l’UMP fin 2004, correspondait à la mise en place progressive d’une politique répressive contre les mouvements sociaux et les « classes dangereuses ». Sarkozy mettait ainsi en place le fichage ADN pour toute personne soupçonnée d’un quelconque délit (sauf délit d’initié ou financier).

Entre décembre 2004 et avril 2005, le mouvement lycéen contre la loi Fillon avait rassemblé des dizaines des milliers de manifestants, culminant avec environ 500 lycées (sur un total de 2600) bloqués le 7 avril. Le gouvernement avait combattu ce mouvement de toutes ses forces, en envoyant des centaines de CRS et gardes mobiles contre les manifestations, avec gazages, arrestations de centaines de jeunes et des dizaines de procès conduisant notamment à deux peines de prison ferme pour des lycéens ayant « jeté des projectiles ».

Les manifestations avaient également attiré des jeunes de quartiers très populaires dont certains avaient participé, avec la complicité de provocateurs policiers, à des vols de téléphones sur les lycéens des quartiers plus favorisés. Les coordinations lycéennes tentèrent d’unifier les lycéens des différents milieux sociaux, mais un discours raciste se développait autour d’un soi-disant « racisme anti-blanc », notamment à l’initiative des courants sionistes Hachomer Hatzaïr et Radio Shalom, ou encore d’Alain Finkielkraut. La surenchère qui suivit la manifestation du 8 contribua à affaiblir le mouvement, les manifestations apparaissant désormais risquées à de nombreux lycéens. Le mouvement lycéen se concentra alors sur des actions de blocage de lycées, mais l’absence de manifestations le rendit progressivement moins visible et plus isolé.

Le 26 mai, le Groupe d’intervention de la police nationale (GIPN) intervenait à Bègles contre des postiers en grève, qui furent ensuite lourdement sanctionnés (un licenciement, six exclusions temporaires, quatre mutations d’office). A la rentrée de septembre, des syndicalistes étudiants ont été attaqués par les CRS lors d’actions pour les « sans-facs » à Jussieu et Nanterre. La grève à la SNCM est confrontée à une intervention du GIGN.

 

Un racisme débridé

Mais ce sont surtout les déclarations de Sarkozy qui illustrèrent la transformation de la politique gouvernementale. Après la défaite sur le référendum constitutionnel, il revint au ministère de l’Intérieur après un passage à l’Economie et décida de franchir un cap.

Le 20 juin 2005, à La Courneuve, il déclarait : « les voyous vont disparaître. Je mettrai les effectifs qu’il faut, mais on nettoiera la cité des 4000 (…) Le terme “nettoyer au Kärcher” est le terme qui s’impose, parce qu’il faut nettoyer cela ». Il fixa l’objectif de 23 000 expulsions, assimilant ainsi les étrangers à la délinquance qu’il prétendait éradiquer. Le 26 octobre, à Argenteuil, Sarkozy était insulté par des jeunes du quartier et l’objet de jets de pierres sur son passage. Devant les caméras, il déclarait : « vous en avez assez, hein, vous avez assez de cette bande de racailles ? Eh bien on va vous en débarrasser » et « je dis tout haut ce que tout le monde pense tout bas, que si l’on n’aime pas la France on n’est pas obligé d’y venir et on n’est pas obligé d’y rester. »

Ces déclarations successives ont indéniablement préparé le terrain à la révolte des quartiers populaires en montrant le mépris du pouvoir envers la jeunesse de ces quartiers, soumise aux contrôles au faciès, au chômage de masse et maintenant menacée d’expulsion.

 

Les événements

Jeudi 27 octobre, à Clichy-sous-Bois, la brigade anti-criminalité poursuit six jeunes. Trois jeunes se cachent dans un transformateur électrique. L’un d’entre eux est grièvement brûlé, les deux autres, Zyed (17 ans) et Bouna (15 ans) meurent électrocutés.

Dans les heures qui suivent, les jeunes sont accusés de cambriolage, la police prétend même qu’ils ont tenté un cambriolage dans le transformateur. Le gouvernement dédouane la police. Dans la soirée, les premières émeutes se produisent à Clichy-sous-Bois, de la part de jeunes qui attaquent des policiers et des pompiers. Dès le lendemain, 400 personnes s’affrontent à 400 CRS, qui tirent plus de 150 flashballs, 300 grenades et procèdent à 53 interpellations, dont 33 gardes à vue, huit comparutions immédiates qui se soldent par trois condamnations, dont deux à huit mois de prison ferme. 

« Dimanche soir, alors que tous les médias parlaient “d’apaisement”, la police jette une grenade lacrymogène pendant la prière de rupture du jeûne: “nous sortions de la mosquée, et la police nous a encerclés, flashballs au poing. Ils nous ont pris à partie (...) ils ont mis en joue des mères de famille qui sortaient de la prière et ils se sont mis à les insulter : “cassez-vous bande de putes et surveillez mieux vos enfants !”, explique Morad. »1. Lundi, les émeutes se propagent à Sevran, Aulnay, Bondy, Tremblay-en-France, Neuilly-sur-Marne, Chelles, Mantes-la-Jolie, Villeparisis, Antony, Bobigny, Villepinte, Le Bourget, Le Blanc-Mesnil, Montfermeil. Elles s’étendent ensuite à Pau, Toulouse, Strasbourg, etc. 200 communes sont touchées. Entre le 27 octobre et le 17 novembre, 9200 véhicules sont incendiés, avec un pic le 7 novembre (1400 véhicules). « La Mutuelle des collectivités territoriales estime la facture à 250 millions d’euros, dont 80 % pour les collectivités territoriales et 20 % pour les propriétaires privés. »2

La répression est féroce. « Le 14 novembre, le ministère de la justice décomptait triomphalement 2 734 gardes à vue depuis le 29 octobre, 639 comparutions immédiates de majeurs, 489 mandats de dépôt (prison préventive, pour plusieurs mois) pour des majeurs, 108 mandats de dépôt pour des mineurs, 375 condamnations de majeurs à de la prison ferme (contre seulement 41 relaxes), 494 mineurs présentés à un juge pour enfants (…) des émeutiers ont été condamnés à de la prison ferme pour avoir brûlé des poubelles, pour ‘’détention de liquide inodore et incolore’’, ou tout simplement pour s’être trouvé là au mauvais moment. »3

 

L’état d’urgence

L’extrême droite est en embuscade. Finkielkraut déclare dans Haaretz : « on voudrait voir dans les émeutes une révolte de jeunes contre la discrimination et le chômage. Le problème est que la plupart sont noirs ou arabes, avec une identité musulmane (…) On a peur du langage de vérité : On préfère dire “jeunes” que “noirs” ou “arabes” (…) Désormais, on enseigne qu’ils furent [la colonisation et l’esclavage] uniquement négatifs, et non que le projet colonial entendait éduquer et amener la culture aux sauvages ». Philippe de Villiers et Jacques Bompard, maire d’Orange, renchérissent : « il s’agit quand même d’une guerre civile ethnique [dans des] territoires laissés en location-gérance à des religieux en djellaba ». Hélène Carrère d’Encausse se lâche : « tout le monde s’étonne : pourquoi les enfants africains sont dans la rue et pas à l’école ? Pourquoi leurs parents ne peuvent pas acheter un appartement ? C’est clair, pourquoi : beaucoup de ces Africains, je vous le dis, sont polygames. Dans un appartement, il y a trois ou quatre femmes et 25 enfants. Ils sont tellement bondés que ce ne sont plus des appartements, mais Dieu sait quoi ! On comprend pourquoi ces enfants courent dans les rues. » Et Sarkozy joue la carte du complot : « cela n’avait rien de spontané et était parfaitement organisé. Nous sommes en train de chercher par qui et comment ».

Cette offensive idéologique permit au gouvernement de proclamer l’état d’urgence le mardi 8 novembre. Sarkozy déclara qu’il avait « demandé aux préfets que les étrangers, qui sont en situation régulière ou irrégulière, qui ont fait l’objet d’une condamnation, soient expulsés sans délai de notre territoire, y compris ceux qui ont un titre de séjour. Quand on a l’honneur d’avoir un titre de séjour, le moins que l’on puisse dire c’est que l’on n’a pas à se faire arrêter en train de provoquer des violences urbaines ». Il assimilait donc sans aucun scrupule étrangers et émeutiers, alors que les étrangers n’avaient représenté que 6 % de l’ensemble des condamnations judiciaires.

Sylvie Thénault, dans un article intitulé « L’état d’urgence (1955-2005). De l’Algérie coloniale à la France contemporaine : destin d’une loi. »4, rappelait que l’état d’urgence a été analysé par divers observateurs, professeurs de droit ou proches de Sarkozy, comme « disproportionné ». Car, concrètement, selon elle, « l’état d’urgence a servi, principalement, à prononcer des couvre-feux dans les agglomérations touchées, alors que les maires des communes possèdent déjà ce pouvoir. Des rassemblements ont aussi été interdits, à Paris et à Lyon. » Elle attribuait cette décision à un choix essentiellement politique. Alors que Chirac était aux abonnés absents depuis son AVC de septembre, Villepin, son favori pour la présidentielle de 2007, tentait de concurrencer Sarkozy dans la surenchère raciste et répressive. Sylvie Thénault estima que la loi de 1955 avait été choisie non pas « en dépit de son origine coloniale », mais « précisément, en raison de cette origine, pour adresser aux Français qui considèrent la lutte contre l’insécurité comme l’un des chantiers majeurs du présent un message de fermeté. » Elle ajoutait : « l’état d’urgence est aussi – et au moins autant – une loi de répression politique qu’une loi coloniale. Les deux, d’ailleurs, ne sont pas contradictoires. »

D’après un sondage de l’institut CSA, 73 % des Français auraient alors approuvé la proclamation de l’état d’urgence.

 

Une mobilisation sociale

Le 10 novembre, les JCR furent sidérés d’accueillir jusqu’à 30 d’organisations de jeunesse, de la Fédération anarchiste au MJS, dans le local temporaire de la LCR. La discussion montra la totale déconnexion entre les organisations de jeunesse et le secteur qui se mobilisait, l’incapacité à structurer, à influencer, mais aussi la compréhension partagée que la révolte des quartiers était légitime, que l’état d’urgence était une loi raciste, antidémocratique et liberticide. Un appel commun dénonça « l’incapacité des gouvernements successifs depuis des années à faire reculer le chômage et la précarité [et] la systématisation des discriminations et [le] développement des politiques sécuritaires », exigea le retrait de l’état d’urgence et la démission de Sarkozy, mit en avant des revendications concrètes et lança un appel à manifester. 

Les organisations de jeunesse ressentaient en effet le fait que la mobilisation des quartiers populaires était intégralement une réaction au racisme, à la pauvreté dans les quartiers et au désengagement de l’Etat, qui n’était plus vu que comme un outil de répression. Contrairement à ce que prétendait le pouvoir, les jeunes arrêtés étaient inconnus des services de police. Même si le mouvement ne se dota ni de revendications, ni de cadres d’auto-organisation, il fut une réaction au chômage des jeunes (supérieur à 50 % parmi les jeunes des quartiers populaires), aux déscolarisations nombreuses à partir de 16 ans, aux contrôles de police, à la précarité.

 

Une gestion coloniale des banlieues, mais pas seulement

Le chômage, la répression quotidienne comme l’état d’urgence démontraient que les méthodes coloniales étaient utilisées sans retenue par le gouvernement. Mais il y a au moins trois leçons supplémentaires à retenir.

Tout d’abord, cette gestion coloniale, appuyée sur l’islamophobie, la peur des « classes dangereuses » et la faiblesse du mouvement ouvrier, est plus que jamais d’actualité. Depuis 2005, ce dernier n’a pas réussi à s’implanter et à organiser le prolétariat dans les quartiers populaires. Le résultat est une forme de ghettoïsation, le développement des courants complotistes, et le fait que les quartiers soient désarmés face à la montée du FN. Les classes populaires, en particulier les jeunes, disposent moins que jamais d’un parti pour les représenter.

En second lieu, Sylvie Thénault insiste sur le fait que « l’état d’urgence s’enracine ainsi dans l’histoire de la répression en France, visant des mouvements politiques et/ou terroristes, recourant au droit et à la justice, au nom de la défense de la République contre ceux qui voudraient la mettre en péril. Aux colonies, certes, mais pas seulement : anarchistes et communistes y firent face aussi. Dans tous les cas et suivant des modalités variables sous la IIIe, la IVe et la Ve République, il s’agit, pour l’autorité politique, de recourir exceptionnellement à une répression légale pour tenter de ‘’juguler une crise, de maintenir le régime et d’empêcher un changement perçu comme séditieux, factieux ou subversif’’ ».5 Elle nous demande de comprendre que la proclamation de l’état d’urgence donne un sens, y compris a posteriori, à la révolte de 2005, qui devient ainsi une réaction subversive à la crise de la nation, notamment à l’exacerbation des discriminations.

Ce qui amène à la dernière conclusion : en 2005, le gouvernement Villepin a cherché comme réponse à la révolte la mise en place du CPE, celle de la loi sur « l’égalité des chances », celle de l’apprentissage à 14 ans. Il a ainsi tenté de s’attaquer à une frange bien plus large de la jeunesse, en subissant une défaite importante. Il n’est donc pas exclu que les victimes de la version 2015 de l’état d’urgence, que ce soient les jeunes de quartiers dont la barbe est jugée trop longue ou les militants écologistes assignés à résidence, se retrouvent dans les prochains mois au centre d’une révolte générale de la jeunesse contre les attaques gouvernementales. C’est en tout cas ce que l’on peut souhaiter : que l’ampleur des attaques répressives, racistes et antisociales provoquent enfin une révolte organisée de la jeunesse des quartiers populaires.

Antoine Larrache

  • 1. RED, le journal des JCR (Jeunesses communistes révolutionnaires, alors l’organisation de jeunesse de la LCR) n° 59, novembre 2005.
  • 2. Wikipedia.
  • 3. RED, le journal des JCR, n° 60, décembre 2005.
  • 4. A lire absolument : http://www.cairn.info/revue-le-mouvement...
  • 5. Frédéric Monier, « Le régime intangible ? République et conspirations », revue Politix, troisième trimestre 1999, p. 25.

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