L’Union européenne à l’épreuve de la crise des migrants

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La crise des migrants met à rude épreuve le fonctionnement et les institutions de l’Union européenne. Tout en dévoilant leur caractère profondément antipopulaire, au seul service des privilégiés et des puissants.

«La situation en Méditerranée est une tragédie ». Le Conseil européen extraordinaire qui venait de se réunir, ce 23 avril 2015, avait semblé prendre la mesure de la catastrophe. Trois jours auparavant, 800 personnes étaient mortes dans le naufrage du navire qui devait les transporter clandestinement de Libye en Italie. Un drame après bien d’autres, une véritable hécatombe que les autorités de l’Union européenne ne pouvaient plus feindre d’ignorer.  Pour la première fois, elles s’engageaient publiquement à agir pour y mettre fin.

Cinq mois plus tard, et plusieurs milliers de morts en plus, ces mêmes autorités décidaient d’un plan de répartition des réfugiés. Depuis, les dirigeants européens se sont révélés incapables de mettre en œuvre même cette décision, minimale puisqu’elle ne portait que sur 160 000 réfugiés. Ils ont fait étalage de leurs divisions et ne se sont accordés sur une solution « européenne » que pour sous-traiter auprès de la Turquie la « gestion des réfugiés » et s’autoriser  mutuellement à rétablir des contrôles aux frontières intérieures de l’UE. Au point qu’aujourd’hui, la presse envisage comme une hypothèse sérieuse la disparition de l’espace Schengen, évoquant même celle de l’Union européenne.

 

Le plan de « relocalisation » : duplicité et incurie

En mai 2015, à la suite du Conseil européen du 23 avril, la Commission européenne avait proposé un plan prévoyant la répartition de 40 000 réfugiés parmi ceux arrivés en Grèce ou en Italie, en instaurant des quotas par pays. Ce plan rencontra l’opposition immédiate – outre celle de Hollande et de Valls – des pays d’Europe de l’est, le « groupe de Visegrad » (Pologne, Hongrie, République tchèque et Slovaquie) qui obtinrent de ne pas y participer et qu’il soit réduit de 40 000 à 32 000.

Mais pendant l’été 2015, l’afflux des réfugiés sur les îles grecques et le nombre de morts furent tels qu’il devint impossible aux dirigeants de l’UE de ne pas prendre d’autres initiatives. La photo du petit Aylan, cet enfant kurde retrouvé mort sur une des plages touristiques de la côte turque, publiée les 2 et 3 septembre dans toute la presse européenne, était devenue le symbole d’une catastrophe humanitaire sans précédent. Les opinions publiques s’émurent devant le sort de familles entières bravant la mort, un élan de solidarité s’affirma en Grèce, en Italie, en Allemagne, des manifestations importantes eurent lieu dans plusieurs capitales européennes, dont la plus massive à Londres.

Dès la fin août, le gouvernement grec, débordé par l’afflux des migrants et dans l’incapacité de les retenir et de les enregistrer comme le prévoient les accords de Dublin, les avait laissé partir vers Le Pirée puis vers le nord de l’Europe. L’Allemagne et l’Autriche ouvrirent leurs frontières aux milliers de réfugiés bloqués en Hongrie et Angela Merkel annonça son intention de les accueillir et de ne pas les renvoyer en Grèce ou en Hongrie, s’affranchissant ainsi des accords de Dublin.

Dans le même temps, elle fit pression sur les autres membres de l’UE, en particulier la France, pour que soit relancé un plan de relocalisation européen plus ambitieux.

Celui-ci fut discuté à l’occasion d’un conseil des ministres de l’Intérieur extraordinaire le 14 septembre. Le ministre français, Bernard Cazeneuve, en fit un compte-rendu avec  son homologue allemand Thomas de Maizière lors d’un point de presse. « D’abord, déclara-t-il en préambule, nous avons eu l’occasion de rappeler l’un et l’autre qu’il y a des moments dans l’Histoire où il faut être à la hauteur. Pendant que nous parlons il y a des migrants qui sont sur la route de l’exode qui ont subi des persécutions, et qui pour un certain nombre d’entre eux meurent. Et chaque minute que nous perdons, ce sont des morts supplémentaires. Nous avons voulu dire, avec Thomas de Maizière, et je l’ai exprimé très fortement à l’occasion de la dernière partie de cette réunion, que nous ne pouvons plus perdre de temps et que les décisions que nous pouvons prendre doivent être des décisions qui soient conformes aux valeurs des pères fondateurs de l’Union européenne et qui renvoient chacun des pays de l’UE à sa responsabilité. »

Mais en réalité, ce conseil des ministres discuta beaucoup plus longuement des mesures destinées à contenir le flot des réfugiés et à renforcer les moyens pour renvoyer ces derniers dans leur pays ou les pays  limitrophes, que du plan de relocalisation lui-même. Il fut décidé cependant d’acter le plan de répartition de 40 000 réfugiés dont il était question depuis  le printemps et d’envisager de l’étendre à 120 000 personnes de plus. Comme le groupe de Visegrad avait réaffirmé son opposition à ce plan, Cazeneuve insista dans la suite de son compte-rendu sur le fait que « L’Europe n’est pas une Europe à la carte ». Sous-entendu, la France ne se sentirait pas d’obligations si tous les membres de l’UE n’étaient pas impliqués. Comme si cette Europe à géométrie variable n’existait pas déjà quand il s’agit d’accords de coopération militaire et industrielle ou simplement de l’euro.

Mais l’évocation par Bernard Cazeneuve des « persécutions » et des dangers encourus par les migrants, le rappel des « principes fondateurs » avaient une fonction, donner le change, créer l’illusion que l’Union européenne  allait faire quelque chose pour sauver des vies humaines et accueillir les réfugiés. Les gouvernements devaient tenir compte de la vague d’émotion qui s’exprimait en solidarité avec eux. Et même six mois plus tard, lors de son show télévisé le 15 avril, Hollande tint à soutenir, contre l’évidence même – au point de susciter la réplique cinglante de Léa Salamé, « c’est une plaisanterie ! » –, que la France menait  la même politique que l’Allemagne et qu’elle accueillait
30 000 réfugiés.

En réalité, début mars 2016, sur les
160 000 annoncés, 600 réfugiés seulement avaient été relocalisés, dont le plus gros contingent, si on peut dire, en Finlande. « Le fiasco est spectaculaire », commenta le journaliste des Echos Renaud Honoré qui présentait ces données dans son numéro du 7 mars. La France n’avait pas accueilli plus de 135 personnes dans ce cadre. Ni dans un autre cadre d’ailleurs, à la différence de l’Allemagne qui avait accueilli et continue à accueillir directement des centaines de milliers de réfugiés.

 

L’Europe forteresse en pleine lumière

Parallèlement à cette comédie, s’était engagée dès le mois de juin 2015 une accélération de la fermeture des frontières extérieures à l’Union et à l’espace Schengen. 

Le 17 juin 2015, le ministre des Affaires étrangères hongrois annonçait la fermeture de la frontière entre la Hongrie et la Serbie – qui ne fait partie ni de l’UE ni de l’espace Schengen – et la construction d’une barrière de quatre mètres de haut sur ces 175 kilomètres. « De tous les pays de l’Union européenne, expliqua-t-il, la Hongrie est celui qui subit la plus forte pression migratoire. Une réponse commune de l’UE à ce défi prend trop de temps et la Hongrie ne peut plus attendre. Elle doit agir. »

Le très réactionnaire Premier ministre hongrois, Viktor Orban, a été vilipendé par les autres chefs d’Etat de l’UE qui affichaient un visage plus démocratique, mais le gouvernement français n’avait-il pas entrepris depuis longtemps de « sécuriser » les accès au port de Calais et au Tunnel sous la Manche, respectant à la lettre les accords  du Touquet qu’il avait signés avec la Grande-Bretagne qui ne fait pas partie de l’espace Schengen ? « Sécuriser », un euphémisme qui signifie rendre inaccessible par des grillages, cadenasser. Et le premier ministre Britannique, David Cameron, n’avait-il pas comparé, lui, les migrants de Calais à « un essaim de gens traversant la Méditerranée » ? Le Financial Times avait même rapporté, selon Le Monde, cette plaisanterie qu’avaient faite les négociateurs britanniques pendant les premières discussions européennes sur la répartition des réfugiés : « Nous en accepterons zéro, s’amusaient-ils, et doublerons ce nombre si on fait vraiment pression sur nous. »

Il y a longtemps que les autorités de l’Union européenne et de plusieurs de ses Etats membres organisent la « sécurisation » des frontières extérieures de l’UE ou de l’espace Schengen et sous-traitent, par le biais d’accords en bonne et due forme, la « gestion des réfugiés » à des Etats situés en Afrique du nord ou en Afrique subsaharienne, sur les marches de l’UE, faisant de celle-ci une Europe forteresse. Mais jusqu’à présent, cela se faisait à l’abri des regards, des médias, de l’opinion publique, à l’exception du travail d’information et de dénonciation réalisé par les associations de solidarité avec les migrants telles que le Gisti, Migreurop et les associations de défense des droits de l’Homme.

Il y a une différence importante entre ce que tiennent à afficher, aux yeux de leur opinion publique, les dirigeants des Etats qui se réclament de la libre circulation des êtres humains et ceux qui professent ostensiblement leur démagogie xénophobe comme le gouvernement hongrois dirigé par Viktor Orban qui, concurrencé par le parti fasciste Jobbik, affirmait en septembre 2015 que l’afflux de réfugiés menaçait les « racines chrétiennes » de l’Europe. Mais le mépris des travailleurs et des populations est largement partagé par tous les gouvernements au service des classes possédantes. La logique de criminalisation des mouvements sociaux utilisée pour imposer l’austérité va de pair avec toutes les discriminations et fait le lit des forces les plus réactionnaires qui ont comme fonds de commerce la démagogie xénophobe.

L’accord que l’Union européenne a signé avec la Turquie le 28 mars dernier est dans la continuité logique de l’Europe-forteresse. Un accord « honteux » comme l’ont dit la plupart des organes de presse, alors que le président turc Erdogan est en train de mettre en place un régime dictatorial et de mener une répression impitoyable contre le peuple kurde et ses organisations. Un accord qui n’est pas encore finalisé tant la Turquie exerce un chantage sur l’Union européenne pour obtenir plus d’argent – d’un milliard au début, puis trois et maintenant six –, des facilités plus grandes pour que les Turcs puissent obtenir des visas de courte durée et un assouplissement de ses conditions d’adhésion à l’UE. En échange, la Turquie s’est engagée à retenir les millions de réfugiés – environ 2,7 – qui sont sur son territoire et à reprendre tous ceux que la Grèce renverrait.

En même temps, l’ONU a décidé début février de renouveler et augmenter ses aides financières aux pays limitrophes de la Syrie pour qu’au minimum l’aide alimentaire aux réfugiés, qui avait été réduite de moitié en 2015, permette à nouveau à ces derniers de survivre… et de rester sur place. Plus de 60 Etats ont promis de contribuer à hauteur de 10 milliards de dollars d’ici à 2020 à l’aide aux réfugiés syriens dans les pays du Proche-Orient. La Grande-Bretagne offrant 1,2 milliard de livres sur 4 ans, Cameron expliqua qu’il s’agissait de dissuader les Syriens de « risquer leur vie en traversant la mer Egée ou les Balkans ». Quelle sollicitude ! Plus grande cependant que la France, qui prit argument cyniquement de son intervention militaire en Syrie pour n’offrir que des prêts !

Mettre à distance, sous-traiter la « gestion des réfugiés », c’est la seule chose qu’est capable de faire l’Union européenne d’une seule voix. Et encore, si on peut dire, car les chefs d’Etat et de gouvernement n’ont pas hésité à s’accuser les uns les autres de cet « accord honteux », la première cible étant en général Angela Merkel, par qui tout serait arrivé. Mais cet accord n’est que la conséquence de l’incurie de l’Union européenne qui n’a même pas été capable de mettre en œuvre le plan minimal de répartition des réfugiés qu’elle avait décidé.

 

Espace Schengen suspendu, Union européenne menacée 

Le renforcement des frontières extérieures de l’Union européenne face à un tel afflux de populations ne suffit pas pour préserver la libre circulation à l’intérieur même de l’espace Schengen. Comme si l’Europe pouvait s’isoler du reste du monde et échapper aux conséquences des politiques que mènent les puissances impérialistes, dont celles de ses Etats membres.

Déjà, en juin 2015, le gouvernement français avait fait fermer la frontière avec l’Italie à Vintimille et organisé la reconduction dans ce pays de tous les migrants interceptés, alors même que la plupart ne voulaient que transiter en France. Mais c’est à partir de septembre de la même année que le mouvement de rétablissement des contrôles aux frontières s’est généralisé par un effet domino, se développant du nord au sud.

Au moment même où était annoncé l’accord sur la « relocalisation des réfugiés », le gouvernement allemand  rétablissait les contrôles à la frontière avec l’Autriche, bientôt suivi par les gouvernements autrichien, slovaque, tchèque puis croate. L’Autriche, au coeur de l’espace Schengen, vit ainsi un retour aux contrôles sur quatre de ses frontières. Après la Hongrie qui ferme ses frontières avec la Serbie, puis avec la Croatie et la Roumanie, menaçant toute personne qui franchirait illégalement une de ses frontières de trois ans de prison, c’est au tour des autres pays par où passent désormais les routes des migrants de les fermer à leur tour. La Slovénie, petit pays de deux millions d’habitants qui était submergée par l’afflux des migrants, a décidé le 8 mars de ne plus laisser passer de réfugiés par son territoire, aussitôt imitée par la Croatie, la Serbie et la Macédoine. A ce moment-là, plus de 36 000 migrants se retrouvaient bloqués en Grèce dont 13 000 à la frontière macédonienne, à Idoméni.

Or, le 5 février, la Commission européenne avait menacé la Grèce de sanctions pour sa prétendue mauvaise gestion des réfugiés. Dix jours plus tard, lors d’un conseil des ministres des Finances, les représentants des pays membres de l’UE votaient pour entériner cette décision de la commission qui donnait trois mois à la Grèce afin d’améliorer sa gestion des flux des réfugiés.

Alors que la Grèce, comme également l’Italie, reçoit le plus grand nombre de réfugiés et est contrainte par les accords de Dublin de les enregistrer, sans avoir les moyens de le faire, la voilà qui est tancée comme elle l’était lors de la crise des dettes publiques, menacée d’être mise au ban de Schengen. « Cette décision ne doit pas être comprise comme une volonté d’ostraciser la Grèce, mais tout simplement comme une démarche permettant de rester dans le cadre de Schengen », affirma alors un diplomate dont Les Echos du 15 février 2016 rapportaient les propos.

En effet, suivant le règlement de l’espace Schengen, les Etats membres de ce dernier ne peuvent rétablir les contrôles aux frontières que pendant six mois. Ils ne peuvent prolonger ces contrôles que si la situation est déclarée « exceptionnelle » parce qu’un Etat membre ne réussirait pas contrôler ses frontières extérieures, enregistrer les migrants dans les « hot spots », les tenir enfermés. « Tout cela relève de la pure construction juridique », se rassurait le même diplomate en parlant des semonces adressées à la Grèce. Mais une fois de plus, la Grèce se voit mise au ban de l’Europe alors que celle-ci lui laisse assumer seule les conséquences humanitaires de l’arrivée de milliers de réfugiés. Et c’est ignorer aussi la logique de ces retours aux contrôles aux frontières en cascade. Au-delà des conséquences sur le plan économique, cette politique renforce les craintes de l’étranger, la xénophobie et les forces réactionnaires qui surfent sur ces préjugés. 

Dans le même temps, les dirigeants de l’Union européenne négociaient ou plutôt faisaient semblant de négocier des dispositions particulières à la Grande Bretagne, pour que son premier ministre David Cameron puisse présenter un accord acceptable à la population afin que le Brexit ne remporte pas le référendum de juin. « Politiquement, l’Histoire retiendra, résume  Dominique Seux dans l’éditorial des Echos du 21 février, que vingt-huit dirigeants se sont enfermés (ou presque) trente heures pour s’écharper sur dix virgules quand des millions de réfugiés frappent à la porte – et que certains meurent en mer. Au total, Londres a imposé ses vues : garder le meilleur du marché unique sans aucune contrainte d’intégration, (…) un symptôme de plus de l’affaiblissement dramatique du projet européen. »

Galia Trépère

 

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