« On bosse ici, on vit ici, on reste ici ! »

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Retour sur les grèves des sans-papiers initiées en 2008-2009 en France, qui entrent largement en résonance avec l’actualité. 

Alors que les gouvernements et tous les démagogues, de l’extrême droite jusqu’à une partie de la gauche, nous présentent la « vague des migrants » tentant de rejoindre l’Europe comme un « problème », des patrons du tourisme et de la restauration réunis le 19 juillet dans un Conseil interministériel se sont déclarés à court de main-d’oeuvre et ont demandé au gouvernement de s’empresser d’accorder le droit de travailler à des migrantEs. « Les restaurateurs et les hôteliers sont dans les starting-blocks » a dit Didier Chenet, président du Groupement national des indépendants de l’hôtellerie-restauration : « On attend maintenant du gouvernement qu’il donne des papiers à ces personnes. La formation, le boulot, on est là pour les fournir ».

Dans le même temps en Italie, l’embauche de migrants pour la production d’oranges, de kiwis ou d’olives en Calabre fait l’actualité. D’une part parce que leur situation illégale mais tolérée leur vaut d’être notoirement sous-payés (35 ou 40 euros par jour contre 60 pour un travailleur agricole déjà mal payé), d’autre part et surtout parce qu’ils se sont rebiffés, ont manifesté1. Et n’oublions pas que la largesse apparente avec laquelle Angela Merkel avait dans un premier temps accueilli près d’un million de migrantEs en Allemagne, répondait d’abord à une demande de main-d’œuvre du patronat allemand.

Car si les grands États se montrent intraitables en matière d’accueil, si des gouvernements surenchérissent en matière de chasse aux migrantEs et démagogie xénophobe voire raciste, l’arrivée de migrantEs offre en permanence au patronat de la chair à profits. Des travailleurEs qu’ils peuvent d’autant surexploiter qu’ils sont sans droits. TouTEs ces migrantEs sont pour l’essentiel – quels que soient leurs diplômes – voués à devenir salariés. Mais qui dit travailleuses et travailleurs dit aussi luttes, grèves, renforcement de la force collective du monde du travail.

En témoignent les grèves de travailleurEs sans papiers lancées en France il y a plus de dix ans, dont nous rappelons ici les grandes phases et l’inestimable portée. 

 

La grève, l’arme des travailleurs, y compris sans papiers

En 2008, puis lors de la seconde phase de grève entamée en octobre 2009, qui s’est prolongée jusqu’au début 2011, des milliers de travailleurEs sont sortis de l’ombre. Il y en avait à la très « chic » Tour d’Argent, ou au très huppé Café de la Jatte (où Sarkozy avait ses habitudes), comme dans bien d’autres enseignes moins prestigieuses. Il y en avait sur les chantiers petits et grands du BTP, y compris ceux du ministère de la Défense ou de l’Assemblée nationale. Il y en avait dans le métro parisien, avec les travailleurs d’Asten qui avaient filmé leurs conditions de travail et montré à tous comment on leur faisait porter des plaques de bitume de dizaines de kilos sans protections ; idem dans la confection, le nettoyage, la sécurité, sans omettre les nounous des beaux quartiers. Ces grèves ont montré que des travailleurs et travailleuses sans-papiers travaillaient partout. C’est encore et toujours le cas. 

Une fois l’exploitation « irrégulière » de ces travailleurEs exposée au grand jour, par leur lutte, les patrons ont répété qu’ils ne savaient pas, qu’ils avaient été dupés par des salariés qui se seraient fait passer pour leurs frères ou leurs cousins… Ces patrons du BTP ou de l’hôtellerie exploitaient pourtant des hommes et des femmes en chair et en os, en se moquant bien de leurs noms ! Bien sûr, les grands groupes comme
Bouygues ou Vinci se sont plutôt gardés de les embaucher directement, et ont préféré passer par des sous-traitants ou par des boîtes d’intérim (ou les deux à la fois). Mais bien souvent, ce sont les patrons eux-mêmes de ces secteurs, ou des chefs, qui suggéraient aux travailleurs de se procurer de faux papiers ou de venir travailler avec ceux d’un autre.

Élu président en 2007, Sarkozy avait mis en place un ministère de l’Immigration. Les contrôles sur les papiers des travailleurEs étrangers s’étaient accentués, avec notamment l’obligation pour un employeur qui embauchait un salarié étranger d’envoyer au préalable à la préfecture la copie des papiers présentés. Il devenait ainsi plus difficile aux sans-papiers de trouver un travail et de le conserver. Des patrons froussards n’hésitaient pas à licencier, de crainte de se faire pincer. Mais il y avait aussi dans la loi Hortefeux de 2007, un « article 40 », entrouvrant la possibilité d’une « régularisation par le travail », fait sur mesure pour les patrons prêts à régulariser des situations de sans-papiers, sous le statut de la « carte de séjour salarié », en présentant une promesse d’embauche.

 

De la régularisation par le travail à la régularisation par la grève : 2006-2008, acte I

De premières grèves de travailleurs sans papiers eurent lieu en riposte à des licenciements : à Modeluxe, une blanchisserie industrielle de l’Essonne en 2006, dans un restaurant Buffalo Grill en 2007… Des grèves dans lesquelles des travailleurs sans papiers se sont lancés avec l’appui de militants CGT, en particulier Raymond Chauveau, de l’UL CGT de Massy2. Il s’agissait non seulement de s’opposer aux licenciements, mais d’obtenir la régularisation des salariés en exigeant du patron qu’il demande leur régularisation auprès de la préfecture.

À partir du succès de ces premières luttes, qui ont permis d’obtenir des régularisations, se sont annoncées des luttes de plus grande ampleur. L’idée de la grève comme moyen d’obtenir la régularisation a vite fait son chemin dans le milieu des travailleurEs immigrés. Parmi les militants de la CGT ou de Solidaires, ou d’associations comme Droits devant !! ou Autremonde, l’exemple a été suivi. Des liens se sont constitués entre structures syndicales et associatives. Le 15 avril 2008, plus de 300 travailleurs se sont mis en même temps en grève dans 16 entreprises, avec occupations. C’était la première action coordonnée de travailleurs sans papiers. En mai 2008, une deuxième vague de grévistes rejoignit le mouvement, avec 23 nouveaux sites touchés et plus de 300 grévistes supplémentaires. D’autres suivirent, comme les intérimaires de PerfectInterim en juin 2008, certaines se dotant de comités de grève à l’initiative de militants révolutionnaires de l’Étincelle qui leur prêtaient main forte. 

Ces premières grèves de 2008 ont permis d’obtenir des centaines de régularisations et le droit à la régularisation des intérimaires, ce qui comptera pour la suite. Mais à chaque fois dans le cadre d’examens de dossiers individuels, avec un important travail de préparation de ces dossiers, souvent pris en charge par des militants syndicaux d’unions locales, et associatifs. La grève a permis des régularisations mais n’a pas fait modifier les conditions générales du traitement des dossiers en préfecture. Ces premiers résultats ont été positifs et spectaculaires à leur échelle et ont fait que des milliers de sans-papiers ont regardé vers la CGT et vers la grève.

 

Octobre 2009, acte II

En octobre 2009, une nouvelle grève démarre, cette fois XXL par rapport à 2008. Elle a impliqué un vaste spectre de travailleurEs sans papiers, dont des intérimaires qui sont devenus une composante notable du mouvement, ainsi que des salariés isolés, travaillant dans de petites entreprises ou de petits chantiers, qui se sont joints à des piquets de grève plus importants du même secteur (nettoyage, construction, commerce, etc.).

La grève fut impulsée par « les Onze »  (onze organisations syndicales et associatives, parmi lesquelles la CGT était la plus impliquée, représentée par Raymond Chauveau et Francine Blanche, responsable confédérale). La grève s’adressait autant au gouvernement, auquel elle demandait des critères de régularisation clairement définis et uniformes, qu’aux patrons. Il ne s’agissait pas de déposer tout de suite des dossiers.

Pendant des mois, plus de 6 000 grévistes participèrent à une grève faite d’une multitude d’actions et occupations d’entreprises, agences d’intérim, sièges de fédérations patronales, chantiers... sans compter les manifestations de rue, occupations de lieux emblématiques comme les marches de l’Opéra Bastille ou la Cité de l’immigration. Sur fond de guérilla avec la police, chargée de déloger les grévistes des lieux d’occupation que ces derniers quittaient... pour d’autres.

Le 24 novembre 2009, le gouvernement proclamait une nouvelle circulaire concernant la régularisation par le travail, mais ne répondant pas aux revendications des grévistes. Face à ce refus, une nouvelle cible fut visée : la recherche de Cerfa par et pour les grévistes, en mettant la pression sur les patrons. Dans le secteur de l’intérim, où beaucoup de grévistes travaillaient par le truchement d’agences du Xe arrondissement de Paris, on vit la plupart des agences du quartier baisser leurs rideaux. « Fermeture pour raisons administratives » disaient les affichettes : en réalité pour éviter les incursions massives de grévistes venant réclamer leurs Cerfa. Des centaines de Cerfa furent ainsi arrachés.

Le 27 mai 2010, à l’issue d’une manifestation syndicale interprofessionnelle, pour rappeler que la grève était toujours là même si le gouvernement faisait la sourde oreille, les grévistes sans papiers entamaient l’occupation de la place de la Bastille. Des centaines de grévistes se relayaient jour et nuit pour rendre visible leur lutte entamée 7 mois plus tôt. L’occupation fut levée le 18 juin, après la promesse ministérielle de définir des critères de régularisation et d’examiner la situation des grévistes. Promesse qui ne fut que très partiellement tenue. Rien n’était réglé en septembre… Les grévistes durent reprendre le chemin de la lutte en occupant cette fois la Cité de l’Immigration, le 7 octobre 2010.

Dans cette grève, les travailleurs sans papiers ont appris à s’organiser eux-mêmes. L’ampleur du mouvement, mobilisant y compris des secteurs – bâtiment, restauration et autres – où la présence syndicale était faible voire inexistante, a fait qu’une bonne partie de la gestion quotidienne du mouvement s’est appuyée sur les grévistes et leurs délégués, élus sur chaque piquet.

Dans le secteur de l’intérim, regroupant près de 1500 grévistes, l’organisation a été très poussée. Des militants du courant l’Étincelle du NPA y ont contribué. Pendant des mois, près d’une centaine de délégués des grévistes de différents piquets se sont organisés quotidiennement dans un comité de grève où se discutaient tous les aspects de la grève :

- Le pointage des grévistes auxquels étaient délivrés des cartes (véritable passeport pour les contrôles policiers) ;

- Les occupations et leur gestion démocratique par les grévistes, comment faire face aux évacuations policières et investir d’autres lieux ;

- L’extension du mouvement (entre autres vers bien d’autres entreprises d’intérim, y compris hors de la région parisienne) ;

- La collecte des Cerfa qu’il fallait arracher aux patrons après les leur avoir fait remplir scrupuleusement : des délégués devenaient experts en subtilités exigées par les préfectures, et champions dans l’art et la manière de convaincre les patrons, visite après visite, le meilleur atout étant la force du nombre pour arracher le précieux sésame ;

- La collecte des informations sur les grévistes (dans quelles entreprises ils avaient travaillé, dans quelles agences d’intérim, pendant combien de temps et à quelles dates, etc., informations qui bluffaient les patrons quand elles leur étaient présentées par les grévistes !) ;

- La trésorerie, avec l’organisation de collectes, en particulier à la porte de grandes entreprises de la région parisienne où elles furent particulièrement payantes, confirmant que la grève des sans-papiers était bien celle d’une fraction de la classe ouvrière. 

 

Bilan positif mais bilan d’étape...

La grève de 2009 n’est pas parvenue à imposer les objectifs annoncés : obtenir des critères précis et uniformes de régularisation pour les travailleurs sans papiers, quelle que soit la préfecture dont ils dépendaient. Néanmoins, les luttes de 2006-2008, puis 2009-2010, ont permis d’imposer des régularisations. La plupart des grévistes ont obtenu des papiers. Certes sur la base de dossiers fondés sur le travail, ce qui bien sûr avait ses limites par rapport à nos perspectives de révolutionnaires, d’ouverture des frontières et de liberté de circulation totale sur cette planète. Mais le caractère inédit de ce mouvement, le fait qu’il était une grève ouvrière, mettant les travailleurEs immigrés au rang des autres travailleurEs, méritait qu’on s’y investisse. Comme les autres travailleurEs, voire mieux, les sans-papiers inauguraient à cette vaste échelle les méthodes de la lutte de classe.

La grève a contraint gouvernement et préfectures à accepter des régularisations prétendues impossibles. Même ceux qui avaient travaillé sous un autre nom, avec un « alias », ont obtenu des titres de séjour, à condition de fournir ce que les préfectures elles-mêmes appelaient « une attestation de concordance d’identité établie par l’employeur ». Depuis, l’exploitation de sans-papiers et l’hypocrisie qui l’entoure demeurent. Rien n’est évidemment réglé. On n’a pas connu, depuis, de grève de travailleurs sans papiers d’ampleur comparable à celles d’il y a une dizaine d’années, mais les luttes ont néanmoins continué, limitées certainement par l’important investissement militant qu’elles exigent, aussi bien des sans-papiers que des militantes et militants syndicaux d’UL qui peuvent leur prêter main forte.

Cette année 2018, de février à mars, une grève a encore marqué l’actualité en région parisienne, engagée avec le soutien de la CGT, concernant plus de 160 grévistes sans papiers appartenant à sept entreprises différentes (dont une agence d’intérim, un établissement de restauration, une entreprise de l’aéroport de Roissy, un site Chronopost...). Une lutte victorieuse, avec des régularisations obtenues par la voie initiée il y a dix ans : la régularisation par la grève.

Ce n’était qu’un début, le combat continue… 

 

Claude Charvet 

 

Pour en savoir plus sur les grèves de travailleurs sans papiers de 2008-2010 :

- On bosse ici, on reste ici ! La grève des sans-papiers : une aventure inédite, de Pierre Barron, Anne Bory, Sébastien Chauvin, Nicolas Jounin, Lucie Tourette. Un livre très bien documenté qui retrace l’histoire de l’ensemble des grèves (La Découverte, 312 pages).

- On vient pour la visite, de Lucie Tourette. Un film qui montre les épisodes de la grève de 2009-2010 chez les intérimaires, et en particulier comment s’organise et s’effectue la recherche des Cerfa auprès de patrons de l’intérim, aussi bien dans une petite agence qu’au siège national de Randstad, entreprise leader de l’intérim.

- 2009-2011 : La grève des travailleuses et travailleurs sans papiers du côté des intérimaires. Une brochure éditée en mai 2011 par des camarades du NPA appartenant à la Fraction l’Étincelle (64 pages), téléchargeable à l’adresse suivante : www.convergencesrevolutionnaires.org/9795

  • 1. Mediapart, 8 août 2018. L’Humanité, 9 août 2018.
  • 2. Militant syndical à la RATP, puis à l’union locale CGT, Raymond Chauveau se rattache aussi à la tradition maoïste du communisme.

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