Anticapitalisme ou social-démocratie ? Nouvelle période, nouveaux partis, vieilles questions

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Ce texte publié initialement sur le site de la LCR de Belgique est le quatrième et dernier d’une série consacrée aux « Mythes et réalités des ‘’Fronts populaires’’ ». Il ne parle certes pas que de la Grèce – les enjeux proprement belges sont notamment présents –, mais les problèmes qu’il pose sont clairement en rapport avec l’expérience actuelle dans ce pays.

Quelles leçons ?

Dans quelle mesure ces leçons de l’histoire sont-elles utiles pour s’orienter politiquement aujourd’hui ? Il convient d’être prudent pour répondre à cette question. L’histoire est notre livre, mais ce n’est pas une bible. L’analyse concrète de la situation concrète reste le point de départ de toute stratégie.

Cinq grandes différences avec la période des Fronts populaires sautent aux yeux :

• Le grand capital est engagé dans la construction de l’Union européenne, sorte de proto-Etat despotique dont la consolidation dans le cadre du capitalisme mondialisé passe par le démantèlement des conquêtes sociales de l’après-guerre ;

• Les sociaux-démocrates d’aujourd’hui sont fort différents de ceux des années 1930 : ils sont devenus sociaux-libéraux, et sont de plus en plus discrédités par leur soutien au projet de l’UE ;

• La menace de l’extrême droite est bien réelle mais ne se présente pas (encore ?) sous la forme d’un risque immédiat d’écrasement physique du mouvement ouvrier ;

• Le mécontentement social est grand, la légitimité du néolibéralisme est réduite, mais la résistance de la classe ouvrière est faible et morcelée pays par pays, on ne note nulle part une poussée révolutionnaire ou prérévolutionnaire et de nouveaux mouvements sociaux se sont développés ;

• Il n’y a plus de « patrie du socialisme » à défendre, plus de bureaucratie soviétique pour imposer une politique contre-révolutionnaire en fonction de ses intérêts, mais plus non plus de crédibilité large du projet socialiste en tant qu’alternative : la social-démocratie et le stalinisme en ont fait un repoussoir.

Le capitalisme est confronté à une crise systémique très grave, mais nous sommes dans une nouvelle période historique de conscience et d’organisation où la référence à la révolution russe et la lutte contre sa dégénérescence stalinienne ne sont plus des facteurs déterminants. Partout se pose la question de la construction de nouveaux partis, de nouvelles expressions politiques des luttes et des aspirations de la majorité sociale.

Les courants politiques issus de la période précédente n’ont pas disparu pour autant, ils s’investissent dans les nouvelles expressions politiques, les nouveaux partis, et les grandes questions stratégiques demeurent. En particulier, un point commun décisif entre hier et aujourd’hui reste plus que jamais l’impossibilité de satisfaire les besoins des exploité.e.s et des opprimé.e.s sans remettre en cause le système capitaliste et ses lois.

Cette remise en cause – rendue encore plus impérieuse et urgente par la crise écologique – ne peut venir d’élus dans les parlements. Elle nécessite une stratégie extra-parlementaire basée sur la mobilisation et l’auto-organisation de la classe ouvrière, de la jeunesse et des femmes. Et cette mobilisation à son tour nécessite un programme qui lie les revendications immédiates à des réformes de structure amenant en pratique à la conclusion qu’il faut abolir le capitalisme et démanteler les institutions étatiques qui en assurent la protection (armée, corps répressifs, magistrature, corps des hauts fonctionnaires, etc.)

Gouvernements « de gauche » ?

Cette stratégie n’exclut pas la formation, à une certaine étape, de gouvernements « de gauche ». Au contraire : tout dans la situation actuelle – en particulier l’extrême difficulté de remporter des victoires dans les luttes à la base – pousse en direction de réponses politiques d’ensemble. Il va donc de soi que les nouveaux partis, s’ils captent la confiance, sont poussés vers le pouvoir.

Mais la leçon de l’histoire est sans appel : lorsque se forme un gouvernement qui est porté par les aspirations et les revendications du monde du travail, il n’y a que trois scénarios possibles : soit ce gouvernement stimule la mobilisation sociale et s’appuie sur elle pour assumer l’épreuve de force inévitable avec le capitalisme international et les organes étatiques de la classe dominante, soit il est renversé par la réaction (comme le gouvernement d’Unité Populaire au Chili, en 1973), soit il s’aligne sur ce qui est acceptable par le Capital et trahit celles et ceux qu’il représente.

C’est ici que la social-démocratisation des PC risque d’être lourde de conséquences pour la trajectoire des nouveaux partis. Particulièrement en Grèce, où les eurocommunistes de Synaspismos, conduits par Tsipras, constituent, et de loin, le groupe principal au sein de Syriza. 

Syriza au pied du mur 

On peut et on doit bien entendu souhaiter que des camarades issus de l’eurocommunisme révisent leurs conceptions à la lumière de l’histoire et des luttes de classe, mais il paraît exclu que des partis qui ont accompli tout le chemin de la révolution vers la social-démocratie le refassent en sens inverse. C’est exclu parce que la nature de ces partis a changé entre-temps et que mille liens les unissent à l’ordre existant.

Le nouveau gouvernement grec a pris une série de mesures antilibérales très positives (sur les privatisations, les salaires, les conventions collectives, les droits démocratiques, etc.). Mais la courbe rentrante sur la question centrale de la dette (la recherche d’un compromis sur une restructuration au lieu de la répudiation de la dette illégitime) et la coalition formée avec les Grecs indépendants (un parti de droite souverainiste, qui a obtenu l’immunisation du budget militaire) n’augurent rien de bon.

Comme le disait, à chaud, Stathis Kouvelakis, au lendemain de la victoire de Syriza : « Une tâche redoutable attend les forces qui sont conscientes des dangers et déterminées à défendre les points clé du programme de rupture avec l’austérité qui est celui de Syriza. Plus que jamais il deviendra clair qu’entre la confrontation et le reniement l’espace est proprement inexistant. Le moment de vérité est imminent. »

Nous sommes en première ligne dans la solidarité avec le peuple grec. Nous appelons le mouvement syndical et les autres mouvements sociaux, dans toute l’Europe, à saisir la chance formidable qui s’offre de secouer le joug de la finance et d’ébranler cette machine de guerre capitaliste qu’est l’Union Européenne. Nous soutiendrons la résistance du gouvernement grec au chantage de la Troïka et toutes les mesures positives qu’il prendra en faveur des exploité.e.s et des opprimé.e.s. Mais nous ne versons pas dans l’unanimisme pro-Syriza : notre solidarité politique va aux forces « conscientes des dangers » et déterminées à construire l’unité dans les luttes sur base d’un programme anticapitaliste de rupture avec l’austérité. Dans Syriza et en-dehors.

Stalinisme et maostalinisme

Le passif des PC issus de l’Internationale Communiste n’est pas le seul facteur à tenir à l’œil quand on réfléchit d’un point de vue anticapitaliste à l’évolution possible des nouvelles expressions politiques de la classe ouvrière et de la jeunesse. Celui des organisations issues du communisme « pro-chinois » (ou « marxiste-léniniste ») en est un autre. Nettement moins important à l’échelle de l’Europe, ce facteur peut toutefois jouer un rôle important dans certains pays en particulier, dont la Belgique.

Dans la période précédente, les organisations « marxistes-léninistes » présentaient une grande homogénéité. Ce n’est plus le cas aujourd’hui : le SP hollandais a percé en se transformant en parti de gauche populiste ; l’UDP portugaise a fondé le Bloc de Gauche avec des « trotskystes » et des dissidents du PC ; le KOE grec s’est fondu largement dans Syriza dont il est la seconde composante (un cas étrange, ce KOE : il continue à se réclamer de « la pensée Mao Zedong » mais est aligné dans la majorité de Syriza dirigée par Tsipras)…

Quant au PTB, qui a entamé un grand tournant en 2008, il vient encore de surprendre en s’identifiant soudainement et sans nuances à la majorité de Syriza… alors qu’il soutenait le KKE depuis des années. Choix stratégique pour l’eurocommunisme, recherche d’une stratégie pour la recomposition anticapitaliste de la gauche ou… opportunisme en termes d’image ? Nous voulons croire que la question reste ouverte…

Cette désagrégation des organisations « marxistes-léninistes » présente certaines similitudes avec celle des PC. Le fond de l’affaire, en effet, est que la transformation de la Chine en puissance capitaliste dirigée par un Parti communiste (cherchez l’erreur !) laisse orphelines les organisations qui avaient cru trouver à Pékin une alternative révolutionnaire au « révisionnisme » de Moscou. Les liens étant distendus, chacune tend de plus en plus à suivre son propre chemin, en fonction des opportunités de son contexte national.

En même temps, ce processus présente des particularités par rapport à celui qui a affecté les PC. En effet, l’héritage idéologique des organisations « marxistes-léninistes » est particulier. D’une part elles se référaient à la révolution chinoise, c’est-à-dire à une révolution authentique (en dépit du caractère non démocratique et manipulateur de sa direction) dont le souffle secouait les PC en voie de social-démocratisation. D’autre part elles assumaient le régime interne de terreur et tous les aspects du bilan de la bureaucratie soviétique jusqu’en 1954 : selon elles, en effet, la perte de substance révolutionnaire des PC découlait de la « déstalinisation » décidée sous la houlette de Khrouchtchev, en 1954, lors du 20e congrès du parti soviétique.

Par rapport à ces organisations, la démonstration faite plus haut sur l’origine de la social-démocratisation des communistes « pro-Moscou » prend donc une importance spécifique.

Vous avez dit « transition pacifique » ?

Pendant des années, les organisations « marxistes-léninistes » ont dénoncé inlassablement le ralliement des PC à l’idée de la transition pacifique au socialisme par les élections, en faisant comme si ce ralliement était une conséquence du « révisionnisme » de Krouchtchev. Or, il est clair qu’il était déjà présent en pratique dans la ligne de Front populaire adoptée en 1934.

Selon Santiago Carrillo, dirigeant du PCE, Staline et deux de ses adjoints (Molotov et Vorochilov) avaient écrit une lettre en ce sens au Premier ministre espagnol Largo Caballero, le 21 décembre 1936. On y lisait ceci : « La révolution espagnole s’ouvre un chemin qui, par beaucoup d’aspects, diffère de celui parcouru par la Russie. (…) Il est fort possible que la voie parlementaire s’avère un procédé de développement révolutionnaire plus efficace en Espagne que ce qu’elle fut en Russie ».

On pourrait donner d’autres exemples dans le même sens. Mentionnons notamment le programme du PC britannique sur « la voie britannique au socialisme », qui n’était rien d’autre qu’un plaidoyer pour la voie parlementaire. Il a été adopté en 1951, et approuvé explicitement par Staline… Le document adopté au congrès de Vilvorde du PCB (1954) était du même tonneau : les courants « pro-chinois » ultérieurs n’ont eu de cesse d’en dénoncer le « révisionnisme » mais il avait été validé par Moscou. 

D’où vient le danger social-démocrate ?

Du fait de cet héritage idéologique, on peut craindre que, dans le cadre de la formation de nouveaux partis, des organisations qui ont leur origine dans le courant « marxiste-léniniste » soient imparfaitement armées pour résister aux évolutions de type social-démocrate qui se profilent derrière les « dangers » évoqués par Stathis Kouvelakis.

Généralement, les cadres de ces organisations tendent à croire que la défense du bilan de Staline et de ses innovations « théoriques » (la révolution par étape, le socialisme dans un seul pays, le rôle dirigeant du parti en tant que dogme autoproclamé, le régime interne verticaliste, la coexistence pacifique…) les prémunit contre la social-démocratisation.

L’histoire montre qu’il n’en est rien : le PC britannique de 1951 assumait entièrement les procès de Moscou, cela ne l’a pas empêché de se prononcer pour la voie parlementaire au socialisme ; Staline orchestrait les procès en même temps qu’il invitait le Premier ministre espagnol à explorer la voie parlementaire au socialisme ; quant au régime interne verticaliste, c’est peu dire qu’il n’est en rien contradictoire avec la social-démocratie !

Quelles que soient leur héritage théorique, toutes les organisations anticapitalistes qui atteignent un certain niveau de développement sont exposées au danger de la social-démocratisation. Ce danger ne découle pas avant tout de révisions idéologiques mais du pragmatisme politique qui amène, parce que « ça marche », à accepter de former des majorités « antifascistes » avec des partis libéraux « démocratiques », à séparer ligne politique et ligne syndicale, à courtiser les appareils syndicaux sans dénoncer leurs pratiques bureaucratiques et de collaboration de classe, et, in fine, à laisser les parlementaires diriger le parti.

L’histoire montre en outre que cette social-démocratisation peut être particulièrement rapide dans des organisations cloisonnées qui sous-estiment la libre expression des points de vue, évitent les débats contradictoires et ne donnent pas à leurs membres une formation critique.

De la difficulté d’être révolutionnaire aujourd’hui

C’est peu dire que la situation actuelle n’est pas révolutionnaire. Les rapports de forces sont mauvais, la conscience de classe est à un niveau extrêmement bas, la recherche de boucs émissaires bat son plein… Cependant, une politique résolument anticapitaliste est nécessaire pour s’orienter dans cette situation sans risquer soit de perdre son âme, soit de se transformer en secte donneuse de leçons.

L’élaboration d’une telle politique est rendue difficile non seulement par la conjoncture ultra-défensive mais aussi par l’amoncellement de mythes et d’images d’Epinal qui bouchent ou déforment la vue vers les expériences du passé. Et vers les débats du passé. Par exemple les débats ébauchés lors des 3e et 4e congrès de l’Internationale Communiste sur le « front unique ouvrier », sur le « gouvernement ouvrier », sur les revendications « transitoires », sur la stratégie communiste dans les syndicats, etc.

Ces débats ne fournissent aucune solution toute faite : juste un point de départ qu’il est utile de dégager car il aide à (se) poser les bonnes questions, dans l’espoir d’inventer des réponses adaptées à la période actuelle. Dans l’espoir que ce retour sur la théorie révolutionnaire d’avant-hier pourra alimenter une pratique révolutionnaire aujourd’hui.

Poser les bonnes questions, tâcher d’inventer les bonnes réponses : nous sommes prêts à mener ce travail avec les militant.e.s anticapitalistes de toutes tendances, car il appartient aux militant.e.s de toutes tendances. Plus de vingt mille communistes étrangers vivant à Moscou dans les années trente ont été éliminés physiquement parce qu’ils s’opposaient à la liquidation stalinienne, notamment à la ligne des « Front populaires ». La plupart d’entre eux n’étaient pas « trotskystes », plusieurs d’entre eux avaient même été des adversaires politiques de Trotsky. Sortons des tranchées, camarades !

Daniel Tanuro 

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