"Vers une logique de marché"....

André Grimaldi, chef de service à la Pitié-Salpêtrière, est animateur du Mouvement de défense de l'hôpital public. Il publie « L'hôpital, malade de la rentabilité » (Fayard, 19 euros). 

Y a-t-il un recul de Sarkozy sur la « gouvernance » hospitalière?

Certains aspects caricaturaux de la loi sont atténués. Mais il reste le maintien d'une ligne de pouvoir vertical. Le directeur de l'hôpital, venant du public ou du privé, sera choisi et révocable par le directeur de l'agence régionale de santé (ARS), un préfet sanitaire nommé en Conseil des ministres. C'est là qu'est tout le pouvoir. Les directeurs d'hôpitaux vont être les exécuteurs du pouvoir politique. En fait de régionalisation de la santé, c'est un danger total. En Ile-de-France, Claude Evin, ancien ministre PS, fait allégeance au gouvernement. C'est une « politisation », au sens de soumission au pouvoir, de la santé publique. Sarkozy prétend refuser l'hôpital « entreprise ». Mais son conseiller en santé dit qu'il faut gérer l'hôpital comme une entreprise aéronautique ! Et Yves Valancien, inspirateur de la ministre, voudrait gérer l'hôpital comme une plateforme d'aéroport. Donc c'est clair. Et cela conduit tout droit aux suppressions d'emplois. Tous les hôpitaux veulent gagner des parts de marché, développer les activités rentables, en fonction des tarifs à l'activité, obscurs et variables. J'ai appris hier que le remboursement du traitement de la leucémie va baisser brusquement ! 

La ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, répond que la tarification n'est pas dans la loi…

C'est l'habileté. On discute de gouvernance, d'un problème de pouvoir, de mandarins, etc. La vraie question est : pourquoi ce système ? La réponse est qu'on ne discute plus que de ce qu'il faut développer pour faire de la chirurgie simple, et de ce qu'il faut supprimer parce que déclaré non rentable. Quand on aura fermé le service des maladies infectieuses de Saint-Joseph, déclaré non rentable, que va-t-on faire de plus ? On va faire comme partout  : des plans sociaux. A la Pitié Salpêtrière, on vient de recevoir la feuille de route : vingt infirmières en moins sur 200 (10%) en hématocancérologie, 45 en moins en neurologie. C'est calculé par une simple règle de trois, c'est un pur redressement financier. Et ce sera le job du directeur. La tarification à l'activité (« T2A ») peut être adaptée pour des gestes techniques simples. Mais pas pour la chirurgie complexe, les maladies chroniques, la pédiatrie, la gériatrie, soit à 80% de l'activité hospitalière. C'est bien adapté pour les 20% restants, qui représentent 80% de l'activité des cliniques ! Il faudrait un financement avec trois techniques combinées : le paiement à la journée, le budget forfaitaire, et l'activité. Mais la vision actuelle est d'aller sur le marché. 29 CHU sur 31 sont en déficit, mais il faudrait qu'on nous explique pourquoi Limoges et Clermont-Ferrand ne le sont pas ! Ont-ils moins d'activité ? Ont-ils sélectionné les patients ? On ne le sait pas. C'est absurde. 

Comment est née la protestation des médecins ?

Il faut comprendre que les médecins ont le nez dans le guidon. Beaucoup ont joué le jeu des « réformes », par exemple celle de la tarification en 2004, en collaborant avec les directeurs. Et, d'un seul coup, tout est remis en cause ! Le directeur a maintenant tous les pouvoirs. Il y a donc un sentiment de trahison. Et tout s'est télescopé avec les emplois dans les budgets prévisionnels. Un réveil s'est produit. Les médecins se sont mis à lire la loi. Un amendement de Bernard Debré (UMP), chef de service, a été voté, demandant un avis de la commission médicale pour nommer les chefs de pôle. Mais Roselyne Bachelot, sur ordre de l'Elysée, l'a fait supprimer ! Il y a donc la révélation d'une caricature de la toute-puissance du directeur. D'un seul coup, les médecins découvrent qu'ils ne travaillent plus dans des services médicaux, mais des pôles de gestion. L'activité a augmenté, mais maintenant, on passe à la deuxième phase : diminuer le personnel. Dans l'ensemble des hôpitaux, le codage de l'activité a augmenté de 3% par an. Comme s'il y avait une catastrophe sanitaire chaque année ! Or, quand on fait plus d'activités, les tarifs baissent. Donc l'enveloppe financière ne varie pas. Alors on va plus loin : on exige de supprimer des emplois, avec un directeur qui décide de tout.

Finalement, le sentiment donné dans la presse, c'est que le gouvernement recule. Des collègues vont avoir le sentiment d'une victoire. Mais c'est dérisoire. 

Propos recueillis par Dominique Mezzi

 

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