Un seul marxisme – 2 (Précisions pour Antoine Artous) (Michel Lequenne, Contretemps n°8)

Contrairement à ce que dit d'emblée Antoine Artous dans sa réaction à mon «Un seul marxisme» (1), il n'est pas «tout entier centré sur la dénonciation de la formule mille marxismes», mais au contraire, et essentiellement, tentative de démonstration qu'il n'y en a qu'un. En revanche, sa réaction, qui se refuse à discuter ce que j'ai écrit, tend : 1- à tenter de justifier ladite formule; 2- à trouver quelques failles dans ma démonstration; 3- à juger ce qu'il n'a pas discuté. Je répondrai ci-dessous, sur les trois points par la discussion de ce qu'il énonce.

1- Si je te comprends bien, Antoine, chaque théoricien marxiste représente un des mille marxismes. Mais alors, il fallait appeler la rubrique et la collection «Mille marxistes», ce que je suggérais d'ailleurs dans mon étude. Cela n'empêcherait d'ailleurs pas de se demander si ces mille marxistes le sont authentiquement ou non. Car, si Bernstein et le dernier Kautsky étaient des marxistes, la IIe Internationale n'a pas cessé d'être un marxisme (un des mille) dans son opposition aux marxistes incontestables qui dirigèrent la révolution d'Octobre. Et du coup, le stalinisme devient aussi marxiste, car Staline a écrit des textes théoriques, non seulement des pas fameux sous les indications de Lénine, mais de très mauvais (qui seraient, selon André Tosel, le «marxisme-léninisme-stalinisme»), écrits pour justifier sa contre-révolution.

Comme je ne pense pas que tu penses cela, c'est bien qu'il faut choisir entre ce qui est marxiste et ce qui ne l'est pas. Cela exige un ou des critères, ce que le concept de «mille marxismes» exclut en pratique, non seulement pour hier, mais pour aujourd'hui, où je vois réapparaître, non seulement le «marxisme» de Kautsky (c'est-à-dire le communisme atteint à petits pas par le parlementarisme et la démocratie bourgeoise) que Trotsky a ridiculisé définitivement par sa critique dans son Terrorisme et communisme (écrit en 1920, soit en pleine guerre de la révolution contre les impérialismes coalisés, où il menait l'Armée rouge à la victoire), mais aussi des «marxismes» qui ressemblent comme deux gouttes d'eau aux élaborations abstraites des victimes de Marx dans son Idéologie allemande.

Et là surgit l'argument: «Tu veux une «orthodoxie»»! Ma position est exactement contraire, puisque je définis le marxisme comme «chantier ouvert» et qui le resterait y compris, pour plusieurs de ses recherches, dans un monde communiste. Ouvert! mais pas à tous vents: à la poursuite de la construction dans la cohérence. Quelle curieuse «orthodoxie» que celle qui en appelle à son dépassement permanent, et l'espère! Quand les vraies orthodoxies changeaient, elles le cachaient de leur mieux pour donner l'apparence d'une immutabilité.

Et là, il faut que j'ajoute à mon texte, qui n'abordait que l'élaboration scientifique des marxistes qui ont complété ce que Marx et Engels n'avaient laissé qu'en ébauches, ce qu'ils ne pouvaient pas savoir encore, autant en science qu'en tournants imprévus – parce qu'imprévisibles – de l'histoire, voire corrigé sur des questions dont aucune n'est fondamentale, les génies n'étant pas des dieux, et vivant dans un temps qui les limite, et des déterminations personnelles, comme pour tout un chacun.

Ce que je n'ai pas traité, c'est que la logique de l'œuvre de Marx a fait de lui un communiste, au sens révolutionnaire qu'il a donné au mot (au point d‘abandonner son travail scientifique à chaque fois qu'il pouvait se faire dirigeant révolutionnaire) et que, le savoir déterminant l'action, ils sont inséparables (comme le disait Lénine: «On agit comme l'on sait.»)

Un critère net est donc celui de l'action révolutionnaire. Innombrables sont les vrais marxistes qui, même en n'ayant connu qu'une partie de l'œuvre de Marx, l'ont suffisamment comprise pour devenir d'inflexibles révolutionnaires. Etait marxiste sans le savoir, par exemple, ce soldat rouge dont John Reed rapporte la conversation avec un étudiant qui avait «étudié le marxisme», dénonçait Lénine et les bolcheviks comme agents de l'Allemagne, et qui se voyait répéter: «Il y a deux classes, le prolétariat et la bourgeoisie, et quiconque n'est pas d'un côté est de l'autre». A l'inverse, très nombreux sont les théoriciens marxistes, y compris nombre de ceux qui ont apporté leur petite pierre à l'édifice, mais sont restés en chambre (sans y être obligés par les conditions dans lesquelles ils vivaient), et qui se sont ensuite perdus en diverses dérives, voire ont sombré sur les pires écueils. Que dire, donc, de ceux qui ratiocinent et laissent l'action à la piétaille ! De même que la preuve du pudding est qu'on le mange, je ne crois qu'aux novateurs théoriques qui traduisent leur savoir marxiste dans la lutte révolutionnaire, à tous risques.

La notion de «mille marxismes» ramène inévitablement à ce que j'ai appelé le «nominalisme», qui consiste à prendre le mot pour la réalité qui, si souvent, n'est qu'un masque. J'ai eu naguère un débat avec des jeunes historiens de Dissidences qui se refusaient à user du mot de «stalinisme» mais usaient de celui de «trotskisme». Grave confusion car il n'y a de trotskisme que comme opposition au stalinisme, sinon on accepte que le stalinisme soit le communisme – soit ce que martèle l'idéologie bourgeoise, avec les conséquences qui nous écrasent –, et l'on refuse à ceux qui se sont appelés successivement «bolcheviques léninistes», puis «marxistes révolutionnaires» et «communistes révolutionnaires» leur véritable légitimité «marxiste communiste».

Le même nominalisme fait du Parti socialiste un parti «ouvrier», alors qu'il est devenu un parti bourgeois dont le programme tend à seulement modérer la férocité de nature du système capitaliste. Dans l'histoire, les révolutionnaires ont toujours tendu à ce que le nom de leurs organisations se distingue et précise la nature de leur programme et de leur politique. A commencer par Marx, nommant Ligue communiste la petite organisation qui devait se différencier radicalement de «mille» socialismes utopiques. Mais l'Internationale ouvrière, qui rassemblait «mille» courants, ne reçut pas d'autre nom.

Les partis de la IIe Internationale qui se donnèrent le mauvais nom de «social-démocratie», anticipaient par lui la dérive réformiste de Bernstein, puis d'agences du capitalisme, de Kautsky, Noske et Cie jusqu'à nous. Il est caractéristique que la division dans le Parti ouvrier social-démocrate de Russie fixa simplement les noms de mencheviks (minorité) et de bolcheviks (majorité). Et c'est sur ces noms aux contenus fluctuants que se fit la révolution.

Mais c'est encore par souci de clarté et d'opposition aux socialismes dégénérés et par retour au marxisme authentique que Lénine donna le nom d'Internationale communiste (Komintern) à celle qui sortit de la révolution. Inversement, c'est comme masque que Staline la garda pour son Stalintern, avant de le supprimer en 1943 pour confirmer à ses alliés impérialistes qu'il en avait bien fini avec l'internationalisme révolutionnaire. La IVe Internationale, elle, ne porta que ce nom pour bien marquer la simple continuité légitime! Quant à nos organisations, elles ont en général porté le nom de «communiste» (les exceptions tenant à des raisons de situations locales ou de clarté par rapport aux organisations staliniennes). Telles furent notre Ligue communiste, puis Ligue communiste révolutionnaire.

Ne pas reconnaître les ravages du nominalisme, c'est être aveugle à la confusion où nous nous trouvons dans la vie politique actuelle.

Mais alors, pourquoi Daniel Bensaïd a-t-il inventé ces «mille marxismes»? Je pense que c'est par souci de faciliter l'entrée dans sa revue d'interlocuteurs qu'il pensait gagner progressivement. Mais, en fait, il a ouvert une boîte de Pandore dont les maux l'ont submergé, et que sa malheureuse mort nous prive pour les combattre.

2- La faille principale que tu as vue, Antoine, dans ma critique de «mille marxismes», c'est d'avoir, comme exemple, pointé le «post-stalinisme» d'André Tosel. Ta défense de celui-ci ne tient pas compte de tout ce qu'il a écrit, en particulier dans son livre, qui n'était pas encore paru quand j'ai écrit mon article, et qui confirme ce que j'ai dit. Trotsky et Boukharine seraient des «opposants» à Staline, dans le cadre d'un «corpus théorique et programmatique (commun?) qui s'est cristallisé (sic) dans les années 20, sous Lénine». Tu sais pourtant bien que cela est faux, que c'est en 1917 que les divergences entre Lénine et Trotsky se sont dissoutes dans la pratique de la révolution permanente (théorie élaborée par Trotsky d'après les leçons tirées par Marx de la révolution de 1848); qu'il ne s'agissait pas d'un «marxisme de la IIIe Internationale», mais du bolchevisme, point le plus avancé du marxisme tout court, et qui est devenu le seul marxisme de l'Internationale communiste jusqu'à sa stalinisation.

Tu sais aussi que Boukharine ne peut en aucun cas être mis au même niveau théorique que Trotsky. Tu sais surtout que l'«opposition» de Trotsky à Staline n'était que très secondairement théorique (la possibilité du socialisme dans un seul pays, arriéré de plus, de Staline, s'opposant à la position contraire à la fois de Lénine et de Trotsky), mais une lutte contre un Thermidor bureaucratique, en 1924, première étape vers la contre-révolution de 1934-1938.

Il y a dans les formulations d'André Tosel, une sorte de non-dit d'une opposition théorique de Lénine et Trotsky, alors que tu ne peux ignorer qu'en ses derniers jours Lénine, découvrant la vraie personnalité de Staline, avait appelé Trotsky à une attaque directe contre lui pour le chasser de la direction du parti. André Tosel rétablit la légende du léninisme contre le trotskisme (inventée par Staline). Et cela s'aggrave dans le livre qu'il n'a pas hésité à titrer Le marxisme du 20e siècle (2). Ce livre, qui commence par traiter la dialectique de «postulat métaphysique», et met en doute le matérialisme historique, se termine par la rectification de Marx par le philosophe nazi Heidegger.

Il ne reconnaît comme valeurs du marxisme du siècle que les «philosophes» (sic) qui «ont maintenu très longtemps, voire jusqu'au bout de leur vie, une liaison qu'ils voulaient organique (sic) avec précisément l'organisation politique supposée représenter le présent et la promesse, le parti communiste censé réaliser la raison dans l'histoire (sic), malgré toutes les incapacités (sic), les erreurs (sic), les violences (sic) qui ont marqué les vicissitudes du communisme réel (sic)». La liste confusionniste de ceux-ci mêle les théoriciens staliniens Lukacs et Althusser, avec Gramsci (mort en prison en 1937) et Ernst Bloch (!), et rejette tous les autres, en pagaïe, dans une opposition «hérétique».

Les mots révèlent beaucoup, même sans leur psychanalyse. Il n'y a d'hérésie que religieuse. Et en effet le stalinisme a bien été une religion, avec Moscou pour Rome, son pape: Staline, son clergé international désigné de haut en bas, sa congrégation de l'index, son Inquisition avec ses aveux arrachés par la torture, et pour bûchers, les caves de la Loubienka et les camps de la mort, sans oublier Trotsky comme Giordano Bruno. J'allais oublier l'orthodoxie»!

Tout ce qui précède noyé dans le ciel des idées où se bousculent Sartre, Debord, Castoriadis et autres théoriciens d'idéologies mort-nées, qui devraient au moins être suivis de «et plusieurs ratons laveurs». Car ils sont «égrenés» (comme tu dis des miens), ces noms. Mais eux sans la moindre indication de ce qu'ils apportent ou changent au marxisme, et surtout sans le moindre rapport à l'histoire!

Pour le passé, le Parti communiste chinois soumis à Tchang Kaï-Chek avant d'être détruit par lui, la collectivisation forcée et le début du Goulag, Hitler «feu de paille» et la social-démocratie ennemi principal, le pacte germano-soviétique:des «erreurs»! Les procès de Moscou exterminant la direction bolchevique de 1917 et l'état-major de l'Armée rouge de 1918 à 1921, tous espions de l'Allemagne; la fleur de l'art et de la littérature soviétique disparaissant en déportation; l'avant-garde révolutionnaire espagnole exterminée devant l'ennemi; l'opposition de gauche massacrée par fusillades en 1938, et le reste dans les camps de la mort, dont l'épouvantable Kolyma: des «violences»! J'en passe, et toute la suite jusqu'à l'implosion de faillite générale du système de 1988 ! Mais il est vrai que, dans l'univers de la «philosophie marxiste», ces «détails» n'ont aucune importance. Petit retour aux post-hégéliens pour qui c'était toujours la philosophie, et donc l'esprit, qui déterminait le réel.

Si c'est là le plus brillant des mille marxismes, je n'en suis certes pas un autre. Et pourtant, tu m'y places. Il y aurait un «marxisme de Michel Lequenne». Première nouvelle!

3- A partir de Marx, j'«égrène» des noms! Tu ne t'es pas aperçu, Antoine, que je mentionnais, quoique brièvement, l'apport de ces noms, et cela dans l'ordre de l'histoire d'un seul marxisme qui se développe, se complète; et toujours selon la méthode de Marx de la critique des déviations, dérives et oppositions. Mais pour comprendre cela, il ne faut pas faire abstraction de l'histoire, où l'on peut lire clairement la continuité de Marx-Engels à la gauche de la IIe Internationale, de celle-ci au bolchevisme de la IIIe Internationale, et de la dégénérescence de celle-ci à l'Opposition du gauche, puis au bolchevisme-léninisme international, base de la IVe Internationale.

En marge, il y eut, certes, d'éminents marxistes dont ceux de l'Ecole de Francfort. Mais ils ne constituent pas un groupe cohérent. Leurs travaux durent se limiter au plan théorique, éclairant mais n'impliquant pas directement l'action révolutionnaire, et tous leurs membres s'écartèrent les uns des autres et jusqu'à un arc de positions opposées, dont seuls se détachent Adorno, pour sa dialectique négative, et surtout Ernst Bloch pour un parcours aboutissant au plus riche apport au marxisme du XXe siècle. Mais tu sais tout cela, Antoine! Ou tu te mets à réviser ce sur quoi tu t'es battu pendant quarante ans?

Et si tu n'as pas connu tous mes travaux de critique, «égrenés» sur plus de soixante ans dans nos revues, essentiellement dans la revue Quatrième Internationale et dans Critique communiste (dont je suis le seul des fondateurs qui y a écrit jusqu'à sa fusion avec la présente), j'ai droit de m'étonner que tu n'aies pas lu ou que tu aies oublié les nombreux articles qui explicitent l'importance de ceux que j'ai nommés et démasquent ceux que j'exclus, en particulier mon Marxisme et esthétique. J'aurais pu ajouter à ma liste des noms de contemporains, tel celui d'Erich Fromm qui, à partir d'une critique marxiste de Freud, et combattant les dérives de droite comme de gauche de la psychanalyse, a intégré ce savoir au marxisme, ou celui de Jean-Paul Deléage qui a montré la cohérence d'une écologie véritable avec le marxisme. J'en passe! Inversement, as-tu renié (comme Brossat) votre Contre Althusser (3)?

Quant à la «mouvance trotskiste», comme tu dis (qui comprendrait combien de marxismes, et portés par quels marxistes ?), je te signale que j'en ai écrit l'histoire, et sans fard, et en y lançant le défi à la contradiction. Quant aux faits et positionnements politiques, personne ne l'a relevé. J'attends toujours. Et le Catalogue de mes Mémoires en rajoute, en particulier, précisément au chapitre «Ernst Bloch», sur ce que j'avais trop allusivement traité dans mon 8e et dernier chapitre (4).

In fine, tu poses la question «redoutable» de la légitimité, qui assurerait le marxiste authentique. Mais en sciences (et donc dans les sciences humaines que sont le marxisme), il n'y a pas de légitimité, comme celles dont se veulent propriétaires, à tort ou à raison, les écoles et les partis: il n'y a que la vérification, dans la critique et l'action. C'est encore un défi que je lance.

Michel Lequenne. Pour s'abonner à la revue Contre temps :http://www.contretemps.eu/node/56

Notes

1 Cf. Michel Lequenne, «Un seul marxisme», Antoine Artous, «Une réaction à l'article de Michel Lequenne...», ContreTemps n°6 (nouvelle série), juin 2010.

2 André Tosel, Le Marxisme du 20e siècle, Syllepse, collection «mille marxismes», 2009.

3 Collectif, Contre Althusser, pour Marx [1974], La Brèche, 1999.

4 Michel Lequenne, Le Trotskisme, une histoire sans fard, Syllepse, 2005 et Le Catalogue (Pour Mémoires), Syllepse, 2010.

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